Investir dans SpaceX : un pari très risqué

L'IPO de SpaceX, record mondial à 75 milliards, rebat les cartes pour Tesla. Gouvernance, commandes croisées, valorisation : ce que tout investisseur doit savoir.

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La plus grande introduction en Bourse de l’histoire des marchés financiers a eu lieu ce vendredi. Elle concerne SpaceX, la société de fusées, de télécommunications et d’intelligence artificielle d’Elon Musk, et elle change, pour ses actionnaires, la nature même de ce qu’ils détiennent dans Tesla. Les deux groupes sont liés par des centaines de millions de dollars de commandes croisées, des projets industriels communs et une gouvernance que les grands fonds européens jugent incompatible avec leurs règles de prudence. L’horizon de rentabilité que retient le consensus de marché se situe après 2028.

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SpaceX s’est introduite sur le Nasdaq le 12 juin 2026, sous le ticker SPCX, au prix de 135 dollars l’action, fixé la veille au soir après clôture des marchés. La levée de fonds atteint 75 milliards de dollars, plus de trois fois le précédent record mondial établi par Saudi Aramco en 2019, qui avait levé 25,6 milliards. La valorisation de la société au prix d’introduction dépasse 1 770 milliards de dollars, soit davantage que l’ensemble du CAC 40 réuni.

Le premier jour de cotation a immédiatement dépassé ces chiffres. Le titre SPCX a ouvert à 150 dollars (+11 % par rapport au prix d’introduction), puis a grimpé jusqu’à 170,75 dollars en séance, soit une hausse de +26,5 %. À ce cours, la capitalisation boursière de SpaceX dépassait 2 300 milliards de dollars en milieu d’après-midi à New York. Le carnet d’ordres avait enregistré 150 milliards de demande pour une offre de 75 milliards, soit le double de l’offre disponible. Elon Musk s’est par ailleurs engagé à ne vendre aucune action lors de l’opération, ce qui ramène le flottant effectif, la part du capital réellement disponible à l’achat en Bourse, à environ 3 à 5 % du capital total.

Elon Musk dirige les deux entreprises. C’est ce lien, jusqu’ici informel aux yeux des marchés, que l’IPO de ce jour rend financièrement concret pour les actionnaires Tesla.

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En novembre 2025, ces derniers avaient voté contre un investissement de 2 milliards de dollars dans xAI, la filiale d’intelligence artificielle de Musk. La direction de Tesla a passé outre ce vote et finalisé l’opération en janvier 2026. En mars 2026, les régulateurs ont autorisé la conversion de cette participation en actions SpaceX, à l’occasion de la fusion entre les deux entités. Des actionnaires Tesla se retrouvent ainsi, sans l’avoir décidé, détenteurs d’une fraction d’une société de fusées et d’IA qu’ils avaient explicitement refusé de financer. Ramenée à la valorisation totale de SpaceX, cette mise de 2 milliards représente moins de 1 % du capital.

La naissance d’un conglomérat spatial-IA-telecom

Ce que les marchés valorisent ce vendredi n’est plus seulement une « société de fusées ». SpaceX a officiellement fusionné avec xAI le 2 février 2026, dans ce que plusieurs analystes ont qualifié de plus grosse fusion de l’histoire : l’ensemble combiné a été valorisé 1 250 milliards de dollars (SpaceX : 1 000 milliards, xAI : 250 milliards). Cette entité inclut désormais les fusées Falcon 9 et Starship, le réseau satellitaire Starlink, le modèle d’IA Grok, le superordinateur Colossus, le réseau social X, ainsi que les futurs centres de données orbitaux. Depuis mai 2026, xAI n’existe plus en tant qu’entité autonome : ses équipes ont rejoint SpaceX sous la bannière SpaceXAI.

Cette consolidation s’accompagne cependant d’un signal d’alarme sur le capital humain. En mars 2026, les onze cofondateurs originaux de xAI avaient tous quitté l’entreprise, dont Jimmy Ba, co-auteur de l’algorithme Adam, l’un des articles les plus cités au monde dans le domaine de l’intelligence artificielle, ainsi que Toby Pohlen, Zihang Dai, Manuel Kroiss et Ross Nordeen. Musk lui-même a publiquement reconnu que xAI « n’a pas été bien construite dès le départ » et doit être « reconstruite depuis les fondations ». L’IA, pivot central du récit de valorisation de l’IPO, repose donc sur une organisation en cours de reconstruction.

Elon Musk, premier individu à franchir le trillion de dollars

Le premier jour de cotation de SpaceX a produit un événement sans précédent dans l’histoire de la finance mondiale : Elon Musk est devenu le premier individu à franchir le seuil de 1 000 milliards de dollars de fortune personnelle, ce que les anglophones appellent « trillionnaire », un mot qui n’existait pas en finance il y a dix ans. Sa participation dans SpaceX (4,8 milliards d’actions et 350 millions d’options à 8,40 dollars) est valorisée à environ 765 milliards de dollars. Combinée à ses parts dans Tesla (estimées à 280 milliards), sa fortune totale atteint environ 1 050 milliards de dollars. L’IPO a ajouté à elle seule environ 188 milliards à sa fortune en une seule journée, davantage que le PIB annuel du Portugal. Sa richesse personnelle dépasse désormais celle de pays comme Taiwan, l’Irlande ou la Suède.

L’introduction a par ailleurs généré plus de 4 000 nouveaux millionnaires parmi les employés de SpaceX détenteurs d’actions ou de stock-options.

Tesla-SpaceX : 650 millions en commandes croisées

En 2025, SpaceX et xAI ont acheté pour 650 millions de dollars de biens et services à Tesla, dont plus de 500 millions en batteries Megapack, des systèmes de stockage d’énergie industriels utilisés notamment pour alimenter les centres de données, ainsi qu’un volume non précisé de Cybertrucks en acier inoxydable. Les deux entreprises développent conjointement Terafab, une coentreprise de fabrication de semi-conducteurs destinée à couvrir leurs besoins partagés en puces électroniques. Tesla construit par ailleurs une usine solaire dont la production est destinée aux futurs centres de données orbitaux de SpaceX.

Dan Ives, analyste chez Wedbush, a publié en mai 2026 une note formelle fixant à 80 à 90 % la probabilité d’une fusion SpaceX-Tesla dans le premier semestre 2027, estimant que les deux sociétés constitueraient alors « le meilleur projet d’IA physique au monde ». D’autres analystes de Wall Street qualifient cependant ce scénario de « renflouement de Tesla » déguisé en opération stratégique. Alexandre Baradez, responsable de l’analyse de marché chez IG France, résume l’architecture du groupe : « SpaceX est une marque parapluie qui regroupe différentes entités. »

La gouvernance : 85 % du pouvoir, 0 % de compromis

La structure de gouvernance traduit une concentration de pouvoir sans équivalent parmi les grandes capitalisations cotées. SpaceX est organisée autour d’actions à deux catégories : les titres offerts au public donnent un vote par action ; ceux réservés aux fondateurs en donnent dix. Ce système d’actions à droit de vote inégal permet à Elon Musk de contrôler 85 % des droits de vote totaux, bien qu’il détienne moins de la moitié du capital, ce qui lui permet de prendre toute décision stratégique (fusion, cession, investissement) sans que les actionnaires minoritaires puissent s’y opposer.

La coalition d’investisseurs The Investor Coalition for Equal Votes (ICEV), réunissant plusieurs grands fonds britanniques et américains, a formellement dénoncé cette structure comme faisant « peser la majorité des risques financiers sur les nouveaux actionnaires sans leur donner de pouvoir réel ». Caroline Escott, du fonds de pension britannique Railpen, a qualifié ces systèmes à droits de vote inégaux d’« octroi d’un pouvoir excessif aux dirigeants ». Anders Schelde, directeur des investissements du fonds de pension danois Akademiker Pension, a déclaré publiquement que cette gouvernance rendait ces titres « pratiquement ininvestissables » pour son fonds.

SpaceX est, au niveau consolidé, une entreprise déficitaire. Sa perte nette a atteint 4,28 milliards de dollars au seul premier trimestre 2026, pour un chiffre d’affaires de 4,69 milliards. Sur l’ensemble de 2025, les pertes nettes s’élevaient à 4,94 milliards de dollars. L’entreprise perd donc quasiment autant qu’elle ne gagne, et l’IPO lève 75 milliards notamment pour financer cette trajectoire.

Seul Starlink est rentable. Au premier trimestre 2026, la division représentait 69 % des revenus de SpaceX (3,26 milliards de dollars), pour 10,3 millions d’abonnés dans 164 pays et environ 9 600 satellites en orbite. Mais un signal d’alerte est apparu dès la veille de l’introduction : le revenu moyen par abonné a chuté de 99 dollars par mois en 2023 à 66 dollars par mois en mars 2026, signe d’une guerre des prix croissante sur le marché de l’accès internet par satellite. La CNBC a publié le 11 juin un article titré : « SpaceX est très en avance avec Starlink, mais la croissance devient plus difficile. » L’ensemble des autres activités, fusées, IA, exploration spatiale, reste à ce stade une promesse non encore monétisée.

Des résultats 2025 en chute de 61 % pour Tesla

Les chiffres du premier trimestre 2026 ont rassuré sur l’immédiat. Tesla a publié un chiffre d’affaires de 22,38 milliards de dollars, en hausse de 16 % sur un an, avec une marge brute de 21,1 %, supérieure aux attentes des analystes. Sur ce trimestre, Tesla a livré 358 023 véhicules 100 % électriques, devançant BYD et ses 310 389 unités.

Sur l’ensemble de 2025, en revanche, le bénéfice net a chuté de 61 %, à 840 millions de dollars. Début 2026, l’action cotait autour de 437 dollars, pour une capitalisation d’environ 1 450 milliards et un ratio cours/bénéfice de 292. Cet indicateur mesure combien les investisseurs paient pour chaque dollar de bénéfice annuel : ici, 292 dollars, contre 8 pour Toyota et 5 pour Stellantis. Un tel écart signifie que le prix de l’action n’est pas fondé sur ce que Tesla gagne aujourd’hui, mais sur ce que les marchés espèrent qu’elle gagnera demain. Ce vendredi, le titre Tesla reculait légèrement en séance, autour de 396-397 dollars, en repli de -0,5 % au moment où SpaceX s’envolait sur le Nasdaq.

Tesla a annoncé des dépenses d’investissement dépassant 25 milliards de dollars pour 2026, contre 8,5 milliards l’année précédente. Le groupe anticipe un flux de trésorerie disponible négatif sur les trois derniers trimestres de l’exercice, autrement dit, davantage d’argent sortira des caisses qu’il n’en rentrera. Selon le consensus de marché, cet indicateur ne redeviendra positif qu’en 2028.

Cybercab, Optimus, FSD : le calendrier tient-il ?

C’est sur trois projets que repose, presque en totalité, la valeur que les marchés attribuent à Tesla.
Le Cybercab, robotaxi sans volant ni pédales destiné à concurrencer Uber sur le marché du transport autonome, a produit son premier exemplaire dans l’usine Giga Texas en février 2026. Une production de masse était visée dès avril. Musk lui-même a prévenu que le démarrage serait « atrocement lent » avant de s’accélérer.

Optimus, le robot humanoïde de Tesla, vise une commercialisation publique en 2027 autour de 20 000 dollars l’unité et une production d’un million d’unités par an à terme. Selon Tesla, le robot « n’effectue aucune tâche commerciale hors des usines Tesla » à ce jour. La montée en cadence de production est ciblée pour l’été 2026. Le FSD, le logiciel de conduite autonome de Tesla, cumule 8,2 milliards de kilomètres parcourus et compte 1,28 million d’abonnés payants, mais sa généralisation reste suspendue à des décisions réglementaires dans plusieurs marchés clés.

Emeric Blond, gérant de portefeuille chez Tailor Asset Management, résume l’équation : « Ce qui est valorisé, c’est le fantasme du monde d’après. Sur le rationnel financier, cette IPO me pose une colle en tant qu’investisseur. » Les souscripteurs, selon lui, ne financent pas une entreprise mature mais ses plans d’investissement pour les deux ou trois prochaines années.

41 % des automobilistes mondiaux refusent Tesla

En 2025, Tesla a livré 1,636 million de véhicules dans le monde, soit une baisse de 8,6 %, le deuxième recul annuel consécutif. En Europe, les immatriculations ont chuté de 44 % en février 2025 par rapport à la même période en 2024. En Allemagne, les ventes sont passées de 6 038 à 1 429 unités sur ce seul mois.

Une étude mondiale citée par lautomobiliste.fr indique que 41 % des automobilistes dans le monde déclarent refuser d’acheter une Tesla en raison des prises de position politiques d’Elon Musk. 53 % des sondés se disent prêts à boycotter une marque sur des critères politiques. Des mouvements organisés ont été documentés en Allemagne, en France et dans les pays nordiques, avec des reculs de parts de marché mesurables à leur suite.

Ces chiffres figurent désormais dans les notes de risque de Barclays et de plusieurs fonds institutionnels européens, au même titre que les indicateurs financiers classiques. Le risque réputationnel d’un dirigeant est ainsi entré dans les critères d’évaluation formels de l’investissement.

BYD avance là où Tesla est absent

Sur l’ensemble de l’année 2025, BYD a vendu environ 4,6 millions de véhicules électrifiés, véhicules 100 % électriques et hybrides rechargeables confondus, contre 1,636 million de véhicules 100 % électriques pour Tesla. BYD propose des modèles à des prix significativement inférieurs et dispose d’une avance sur les batteries lithium-fer-phosphate, une technologie moins coûteuse à produire.

Tesla a reconquis la première place sur les seuls véhicules 100 % électriques au premier trimestre 2026. Mais Tesla ne commercialise pas d’hybrides rechargeables, un segment en forte croissance sur lequel BYD enregistre des volumes que Tesla ne dispute pas. La progression de BYD en Amérique latine, en Asie du Sud-Est et en Afrique ouvre des débouchés sur des marchés que Tesla n’a pas encore adressés à cette échelle.

Entre 15 et 3 000 dollars : où situer le titre Tesla ?

Les analystes professionnels ne s’accordent sur presque rien lorsqu’il s’agit de fixer un objectif de cours pour Tesla. Barclays maintient une cible à 360 dollars, invoquant les pressions concurrentielles et les risques d’exécution. Wedbush, sous la plume de Dan Ives, vise une capitalisation comprise entre 2 000 et 3 000 milliards de dollars d’ici fin 2026, sous condition que le Cybercab, Optimus et le FSD tiennent leurs promesses de calendrier. Gordon Johnson, fondateur de GLJ Research, a qualifié Tesla de « la plus grosse bulle boursière de l’histoire du monde » et fixe un objectif à 15 dollars, estimant que les bénéfices pourraient encore se contracter de 50 %.

SpaceX, de son côté, fait l’objet d’évaluations tout aussi divergentes. Morningstar a estimé sa juste valeur à 780 milliards de dollars, soit 63 dollars par action, moins de la moitié du prix d’introduction de 135 dollars, et l’a qualifiée de « significativement surévaluée ». La firme indiquait expressément que « les investisseurs auront l’occasion d’acheter l’action à des niveaux plus attractifs après l’IPO ». À l’opposé, Goldman Sachs projette 474 milliards de revenus totaux pour SpaceX en 2030, dont 322 milliards issus de l’IA, une multiplication par cent des revenus IA depuis 2025 (3,2 milliards), et 144 milliards pour Starlink seul. Goldman Sachs étant l’une des banques co-introductrices de l’opération, dont elle tire des honoraires, ces projections ne constituent pas une analyse indépendante.

Des analystes de JPMorgan ont rappelé cette semaine une statistique historique : la hausse moyenne des titres lors de leur premier jour de cotation est de 32 %, mais ces mêmes titres affichent en moyenne une baisse de 26 % après un an. Avec une envolée de +27 % à +29 % enregistrée dès le premier jour pour SPCX, la trajectoire s’inscrit dans ce schéma.

Les deux sociétés partagent le même actionnaire de contrôle, les mêmes ambitions technologiques non rentables à ce jour et la même dépendance à un calendrier que leurs propres dirigeants qualifient d’incertain. SpaceX vaut désormais, en capitalisation boursière, davantage que Tesla. L’entité la plus récente, la plus déficitaire, non encore rentable dans son ensemble, domine l’entité qui fabrique et vend des produits, un renversement de hiérarchie qui dit tout de la prime que les marchés accordent au récit sur les résultats.



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