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- Un milliard en avril, une décennie de transformation
- Trois frères, un tour de table familial, un modèle rare
- Médical et grand public : deux branches, un écart qui se creuse
- Fort Worth, Texas : 20 millions devenus 100
- Genesis : cent millions d’euros pour une peau artificielle
- Le grand public entre acquisitions et rumeurs de cession
Fin avril 2026, le groupe dijonnais Urgo a franchi le cap du milliard d’euros de chiffre d’affaires, une multiplication par trois en dix ans pour cette entreprise familiale restée à 100 % dans les mains des frères Le Lous. Derrière le pansement vendu dans toutes les pharmacies de France, trois fils ont construit en silence un groupe médical présent dans plus de 60 pays. Le quatrième acteur mondial de la cicatrisation avancée, c’est-à-dire des pansements techniques hospitaliers qui accélèrent la guérison des plaies complexes, lorgne désormais les 100 millions de dollars aux États-Unis et parie sur une peau artificielle vivante pour les grands brûlés. Ce n’est plus tout à fait la même entreprise.
Un milliard en avril, une décennie de transformation
Il y a vingt-cinq ans, Urgo pesait 150 millions d’euros. Fin avril 2026, le groupe a franchi le milliard et la courbe parle d’elle-même : 810 millions d’euros en 2023 après une croissance annuelle de 10 %, 890 millions en 2024, puis ce seuil symbolique atteint au printemps dernier. La progression n’est pas linéaire : elle s’est accélérée au fur et à mesure que le groupe étendait sa présence internationale, qui représente aujourd’hui 60 % de son activité.
Le groupe compte désormais 3 800 collaborateurs, dont 2 000 en France, 20 filiales et une présence commerciale dans plus de 60 pays. Ces chiffres n’ont pas été bâtis par une entrée en Bourse, ni par un fonds d’investissement. Le capital est resté, depuis l’origine, entre les mains d’une seule famille.
Trois frères, un tour de table familial, un modèle rare
Jean Le Lous crée la marque Urgo en 1958 à Dijon, dans la continuité d’une droguerie médicinale fondée en 1882. Son fils Hervé dirige le groupe pendant plusieurs décennies avant de passer la main en 2019. Depuis lors, trois de ses fils se partagent la direction selon un mécanisme de présidence tournante tous les trois ans : Tristan assure la présidence du groupe depuis septembre 2022 ; Guirec préside la division Urgo Medical et la structure professionnelle MedTech in France ; Briac supervise Urgo Healthcare, la branche grand public.
Ce modèle de rotation, instauré au moment du départ du père, est rare à ce niveau de chiffre d’affaires. Il suppose un accord de gouvernance durable entre associés familiaux et permet au groupe de s’engager sur des horizons d’investissement de dix à quinze ans sans la pression trimestrielle d’actionnaires extérieurs. C’est cette liberté-là qui rend lisible le reste de la stratégie.
Médical et grand public : deux branches, un écart qui se creuse
Urgo Medical regroupe les produits de cicatrisation avancée destinés aux professionnels de santé : pansements hospitaliers UrgoTul, conçus pour ne pas adhérer aux plaies et favoriser la régénération cellulaire, et bandes de compression bi-bande UrgoK2 pour le traitement des ulcères veineux, ces plaies chroniques des membres inférieurs qui touchent plusieurs centaines de milliers de patients en France. Cette branche représente désormais environ 50 % du chiffre d’affaires consolidé et constitue le principal moteur de la croissance export. Sur le marché mondial de la cicatrisation avancée, estimé à 2 milliards d’euros, Urgo se positionne au quatrième rang.
La branche grand public, Urgo Healthcare, pèse 311 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 1 100 personnes. Son portefeuille, regroupé au sein de la filiale Juva Santé, rassemble des marques connues de tous les rayons pharmacie : Humex, Alvityl, Juvamine, Mercurochrome, Marie Rose, Belloc. La branche reste rentable. Mais la dynamique est ailleurs.
Fort Worth, Texas : 20 millions devenus 100
Les États-Unis constituent le marché cible naturel pour les produits de cicatrisation avancée : le pays concentre à lui seul une part considérable des dépenses hospitalières mondiales, et ses hôpitaux sont gros consommateurs de pansements techniques à haute valeur ajoutée. En 2018, Urgo prend une participation majoritaire dans SteadMed, une société texane fondée en 2010 spécialisée dans les dispositifs de cicatrisation. De cette acquisition naît Urgo Medical North America, dont le siège est établi à Fort Worth. Le point de départ est modeste : environ 20 millions de dollars de chiffre d’affaires.
Huit ans plus tard, la filiale a enregistré une hausse de 40 % de ses ventes dans la période précédant le franchissement du milliard. Le groupe prévoit d’y dépasser les 100 millions de dollars prochainement, et annonce une croissance de 50 % de ses ventes américaines sur les deux prochaines années. L’Amérique du Nord est devenue le principal levier de la prochaine phase d’expansion et c’est sur ce marché qu’Urgo cible en priorité la commercialisation de ses produits les plus innovants.
Quatre sites industriels en France, dont Chenôve en Côte-d’Or et Veauche dans la Loire, assurent aujourd’hui la fabrication de 80 % des produits du groupe. En novembre 2025, lors du sommet Choose France, la conférence annuelle organisée à Versailles par l’Élysée pour attirer les investissements industriels en France, Urgo a annoncé la construction d’une cinquième usine à Andrézieux-Bouthéon dans la Loire : 35 000 mètres carrés sur 9 hectares, pour un investissement de 60 millions d’euros à horizon 2029.
L’objectif déclaré est de créer 200 emplois directs et 115 emplois indirects à horizon dix ans, et d’atteindre 100 % de production française sur les produits innovants de compression médicale. Au total, le groupe a confirmé un plan de 350 millions d’euros d’investissements en France d’ici 2030, auquel s’ajoutent 300 millions d’euros consacrés à la R&D sur la période 2020-2030.
Genesis : cent millions d’euros pour une peau artificielle
Depuis 2020, sur le site de Chenôve, Urgo développe une peau artificielle vivante destinée aux grands brûlés. Le projet Genesis réunit un consortium de cinq acteurs aux compétences complémentaires : Urgo apporte l’expertise industrielle et la maîtrise des biomatériaux ; l’Université Claude-Bernard Lyon 1 et l’Établissement français du sang contribuent à la recherche biologique et à la fourniture de cellules souches ; l’AFM-Téléthon, association spécialisée dans les maladies neuromusculaires, finance une partie des travaux de recherche fondamentale ; Dassault Systèmes, l’éditeur français de logiciels industriels, est chargé de la modélisation 3D des tissus. Le budget total s’élève à 100 millions d’euros sur dix ans. Sur cette enveloppe, 22,8 millions d’euros proviennent de financements publics, dont la Banque publique d’investissement BPIFrance, Dijon Métropole et la région Bourgogne-Franche-Comté.
Le laboratoire a été inauguré en décembre 2022. La production à échelle industrielle est attendue pour 2030. La commercialisation est ciblée aux États-Unis dès 2032. Un groupe qui fabrique des pansements adhésifs pour enfants et développe en parallèle de la peau artificielle pour grands brûlés : l’écart entre les deux activités mesure le chemin parcouru depuis Dijon.
Le grand public entre acquisitions et rumeurs de cession
Pendant qu’Urgo Medical concentre les ressources sur le médical et la R&D, la branche grand public Urgo Healthcare multiplie les emplettes en Europe. En 2025, elle a réalisé trois acquisitions : Vista-Life Pharma, spécialisée dans les compléments alimentaires adultes, fondée en 2009 en Belgique ; MyBestPharm, créée en 2021 en Pologne sur le segment des compléments nutritionnels ; Nutriexperts, dont la marque Nutralie est présente dans 4 500 pharmacies espagnoles.
En janvier 2026, Juva Santé a officiellement racheté la marque Ricqlès au groupe Haribo, après l’avoir exploitée sous licence depuis 2020. En mai 2026, Urgo a procédé à une nouvelle acquisition en France, portant sur une entreprise vieille de 180 ans dans son secteur.
Ces mouvements tranchent avec les informations révélées en juin 2025 par L’Informé, confirmées par Le Moniteur des Pharmacies : le groupe étudiait alors la cession d’une partie du portefeuille Juva Santé, soit Juvamine, Mercurochrome, Marie Rose, Intimy et Esprit Bio, un périmètre d’environ 130 millions d’euros sur les 300 millions de chiffre d’affaires d’Urgo Healthcare, avec la banque d’affaires Natixis Partners potentiellement mandatée pour l’opération.
Urgo a démenti tout projet de démantèlement. Les acquisitions récentes semblent lui donner raison, ou préparer un portefeuille mieux valorisé avant une décision qui n’a pas encore été prise. Les deux lectures coexistent. Les observateurs du secteur n’ont pas tranché.


