Défense : la Suisse piégée par ses contrats américains

Patriot à 4,6 milliards, F-35 réduit à 30 appareils : les deux piliers du programme Air2030 dérivent simultanément. Berne ne peut ni payer ni annuler.

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Le 13 mai 2026, le Département fédéral de la Défense a annoncé que ses cinq systèmes sol-air Patriot coûteront jusqu’à 4,6 milliards de francs suisses, soit le double du prix signé. Les livraisons sont repoussées à cinq à sept ans, sans garantie ferme de Washington. Pendant ce temps, le F-35A, second pilier du programme Air2030, accuse des dérapages de prix et une réduction de commande que les électeurs n’avaient pas votée. La Confédération se trouve engagée dans deux contrats qu’elle ne peut ni exécuter dans les termes annoncés, ni rompre sans en assumer seule les frais.

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4,6 milliards : le chiffre qui change tout

Le prix des cinq systèmes Patriot commandés aux États-Unis dans le cadre du programme Air2030 atteint désormais « jusqu’à 4,6 milliards de francs suisses », selon le communiqué du DDPS du 13 mai 2026. Au moment de la signature du contrat, le montant affiché était de 2,3 milliards. Dès février 2025, un porte-parole de l’Office fédéral de l’armement avait indiqué à la SRF que la majoration attendue dépasserait 50 %, seuil largement franchi depuis.

Le calendrier suit la même trajectoire. En février 2025, le DDPS annonçait des délais de livraison de quatre à cinq ans. Il parle désormais de cinq à sept ans. En quelques semaines, les estimations ont encore aggravé un tableau que le chef du département qualifiait lui-même de préoccupant.

Deux notifications américaines éclairent ces retards. En juillet 2025, Washington a informé le DDPS que les livraisons à l’Ukraine prévaudraient sur les commandes suisses. En avril 2026, cette position a été réaffirmée, au même motif.

Depuis le déclenchement des conflits au Proche et au Moyen-Orient, environ 1 600 missiles Patriot intercepteurs auraient été consommés sur ces théâtres d’opérations, selon des estimations publiées en mars 2026. Ces tirs ont saturé les capacités de production : Raytheon, le fabricant américain des systèmes Patriot, ne peut pas livrer tout le monde en même temps. Lors de la publication de ses résultats du premier trimestre 2026, le groupe a déclaré que ces conflits avaient créé « un sentiment accru d’urgence » et une demande « vraiment très forte ». Raytheon livre en priorité là où la guerre est en cours.

L’argent versé, les paiements gelés et contournés

Dans les contrats dits FMS (Foreign Military Sales), les ventes d’armement gouvernement à gouvernement que Washington conclut avec ses alliés, l’acheteur verse des acomptes sur un compte bloqué géré par l’administration américaine, qui redistribue ensuite les fonds aux fabricants. La Suisse dispose ainsi de deux comptes distincts : l’un pour le Patriot, l’autre pour le F-35A.

La Confédération a versé entre 650 et 750 millions de francs suisses à titre d’acompte sur le Patriot. Les sources officielles retiennent 650 millions ; des médias suisses, dont 20 Minuten, évoquent environ 750 millions au vu des versements effectués entre l’automne 2025 et mai 2026. Face aux dérives de coûts et de délais, Berne a interrompu ses paiements depuis l’automne 2025. Lors de sa séance du 1er avril 2026, le Conseil fédéral a formalisé cette décision : aucun versement supplémentaire tant que Washington ne fournit pas d’engagements fermes sur les délais et les coûts.

Washington n’a pas attendu. Armasuisse a confirmé que les États-Unis ont prélevé des sommes sur le compte F-35A suisse pour les reverser sur le compte Patriot, contournant ainsi le gel décidé par Berne. Urs Loher, chef de l’armement, a déclaré à la SRF que les Américains « redirigent l’argent suisse du compte F-35 vers celui des systèmes Patriot ». Le DDPS a indiqué que cette pratique était « très insatisfaisante ». Dans le cadre des contrats FMS, le client étranger qui souhaite annuler assume l’intégralité des frais de résiliation, y compris les pénalités dues à l’ensemble de la chaîne de sous-traitance. L’annulation du contrat Patriot figure officiellement parmi les scénarios étudiés par le Conseil fédéral. Martin Pfister, ministre de la Défense, l’a confirmé en conférence de presse. Rompre engage des frais que Berne ne chiffre pas publiquement.

Patriot : Berne frappe à d’autres portes

Fin avril 2026, Armasuisse a adressé des demandes d’information à cinq industriels en France, en Allemagne, en Israël et en Corée du Sud. Les réponses sont attendues pour fin mai 2026.

Quatre systèmes sont en lice. Le SAMP/T NG, développé par Eurosam, consortium franco-italien associant Thales et MBDA, est le candidat le mieux positionné sur les délais : le secrétaire général d’Eurosam a indiqué qu’une première livraison serait possible dès 2029, sous réserve d’une commande rapide. L’IRIS-T SLX de l’allemand Diehl Defence, version longue portée du missile IRIS-T, voit sa cadence de production progresser. Le L-SAM du sud-coréen Hanwha est un système longue portée récemment qualifié. Israël propose deux options éprouvées au combat : le David’s Sling, développé conjointement par l’israélien Rafael et l’américain Raytheon (le même groupe qui fabrique le Patriot, mais dans le cadre d’un partenariat distinct), et l’Arrow 2 de l’IAI.

Le Conseil fédéral devrait se prononcer « probablement en été 2026 ». D’ici là, la Suisse ne dispose d’aucune couverture terrestre longue portée contre les missiles ou les avions ennemis. Ses Forces aériennes dépendent exclusivement d’avions en vol constant, prêts à intercepter tout appareil pénétrant dans l’espace aérien helvétique.

Le F-35A : l’autre dérapage, acté en mars

En septembre 2020, les électeurs suisses ont approuvé à 50,1 % un crédit de 6 milliards de francs pour renouveler l’aviation de combat et acquérir des systèmes sol-air. En juin 2021, le Conseil fédéral a retenu le F-35A de l’américain Lockheed Martin face au Rafale français, à l’Eurofighter Typhoon et au Gripen E suédois. Le prix unitaire affiché était de 79 millions de dollars par appareil, enveloppe totale garantie, prix fixe : tels étaient les engagements présentés aux parlementaires et aux citoyens.

En janvier 2025, le Conseil fédéral a indiqué que la clause de prix fixe ne s’appliquerait pas, exposant la Confédération à un surcoût estimé entre 600 millions et 1,2 milliard de francs. Le contrat de production en série finalisé le 29 septembre 2025, portant sur 296 appareils pour 24,3 milliards de dollars toutes variantes et tous clients confondus, c’est-à-dire une commande groupée incluant d’autres pays acheteurs du F-35, établit un prix moyen de référence à 82,4 millions de dollars par cellule hors moteur, soit environ 101,5 millions avec le turboréacteur F135. Des analyses indépendantes évoquent un surcoût potentiellement plus large que l’hypothèse haute retenue par Berne.

Par communiqué officiel du 6 mars 2026, après une décision du 12 décembre 2025, la Suisse a acté qu’elle ne commanderait plus 36 F-35A mais « le nombre maximal d’appareils possible » dans l’enveloppe autorisée, soit environ 30 appareils. Maintenir la commande à 36 unités aurait nécessité un crédit additionnel d’environ 1,1 milliard de francs. Le Conseil fédéral y a renoncé. Il demande néanmoins au Parlement un crédit additionnel de 394 millions pour utiliser la totalité du volume de financement indexé autorisé, soit 6,429 milliards de francs. Le nombre exact d’appareils ne sera arrêté qu’après achèvement des négociations, au plus tard au deuxième trimestre 2027. Les huit premiers appareils sont attendus en 2028.

Le DDPS a lui-même indiqué que cette réduction « a des conséquences négatives, en particulier en ce qui concerne les prestations fournies et la capacité à durer en cas de tensions accrues ». Ses propres analyses fixent le besoin en protection aérienne complète à 55 à 70 avions modernes.

Au Parlement, une enquête et une initiative dans la rue

Le 27 juin 2025, la Commission de gestion du Conseil national a décidé d’ouvrir une inspection formelle sur la manière dont les autorités ont géré la question du prix fixe du F-35A. La décision a été rendue publique le 1er juillet 2025.

Six jours plus tard, la Commission de la politique de sécurité du Conseil national tenait une séance extraordinaire. Deux votes distincts ont eu lieu. Par 17 voix contre 8, la commission a d’abord rejeté une proposition de suspension des paiements F-35. Par 16 voix contre 8, elle a ensuite rejeté une demande formelle d’analyse des alternatives européennes. La Délégation des finances a, de son côté, exigé la transparence sur l’ensemble du dossier.

À fin 2025, les compensations industrielles, c’est-à-dire les investissements et sous-traitances que Lockheed Martin et Raytheon s’étaient engagés à réaliser en Suisse en contrepartie des contrats, atteignaient 34 % de l’obligation de Lockheed Martin et 56 % de celle de Raytheon. Aucune pénalité contractuelle ne semble avoir été appliquée à ce stade.

Le 28 avril 2026, une initiative populaire fédérale intitulée « Non aux F-35 » a été officiellement lancée, soutenue par plus de 220 personnalités. Elle demande l’inscription dans la Constitution de l’interdiction d’acquérir des F-35. La récolte de signatures court jusqu’au 28 octobre 2027. Plusieurs sondages publiés début 2025 placent le soutien public au programme sous la barre des 30 %. Le Conseil fédéral maintient qu’il ne sollicitera pas de crédits supplémentaires pour revenir à 36 appareils. Un retrait complet du programme a été écarté pour éviter une absence totale de chasseurs modernes en 2032, date prévue du retrait des F/A-18 Hornet actuellement en service.

Armement et droits de douane : même interlocuteur, même été

Avant la fin de l’été 2026, le Conseil fédéral devra trancher entre trois scénarios pour la défense sol-air : maintien du contrat Patriot dans des conditions révisées, renégociation assortie d’engagements juridiquement contraignants, ou bascule vers une solution européenne ou asiatique. Les offres des industriels sollicités fin avril sont attendues pour fin mai ; les consultations internes suivront.

Berne mène cette tractation avec Washington au même moment où elle cherche à conclure, avant fin juillet 2026, un accord sur les droits de douane frappant ses exportations pharmaceutiques vers les États-Unis. Les deux dossiers impliquent la même administration américaine. Une concession obtenue sur l’armement pourrait fragiliser la position suisse sur le commerce, et inversement. En 2021, Lockheed Martin et Washington avaient présenté des prix et des délais comme tenables. Ni les uns ni les autres ne le sont.



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