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- New Delhi valide ce que Pékin contestait
- De l’avion invendable au carnet à 46 milliards
- Pékin exploite l’opération Sindoor
- Derrière la désinformation, une guerre industrielle
- Washington, l’autre pression : plus discrète, plus ancienne
- LMB Aerospace : une golden share à un euro
- Moscou et le faux rapport ukrainien
- La cadence, prochain défi
En dix ans, le chasseur de Dassault est passé de l’avion que personne ne voulait à celui que tout le monde surveille. Avec 533 appareils commandés ferme par neuf pays et un carnet de commandes de 46,6 milliards d’euros, le Rafale est devenu le symbole d’une filière de défense française qui revendique sa souveraineté industrielle sur tous les marchés. Trop bien, pour certains. Deux puissances aux intérêts antagonistes ont en commun une même cible : l’une cherche à le discréditer par la désinformation, l’autre à en bloquer les ventes par la pression diplomatique et juridique. Ensemble, elles dessinent les contours d’une guerre d’influence que l’avion de Mérignac n’avait pas prévue dans ses spécifications.
Le 12 février 2026, New Delhi accordait à Dassault Aviation le premier feu vert institutionnel pour l’achat de 114 Rafale supplémentaires, une commande estimée entre 33 et 40 milliards de dollars. Cette décision indienne intervenait neuf mois après l’opération Sindoor, au cours de laquelle des Rafale avaient frappé des cibles au Pakistan, et au moment précis où Pékin déployait une campagne coordonnée pour discréditer l’avion français. Depuis dix ans, le chasseur de Dassault a transformé l’industrie de défense française en acteur de premier plan sur les marchés mondiaux. Ce succès a des adversaires.
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New Delhi valide ce que Pékin contestait
Neuf mois plus tôt, des J-10C pakistanais armés de missiles chinois PL-15 avaient engagé des Rafale indiens au-dessus du Cachemire. Pékin avait immédiatement présenté l’épisode comme la preuve d’une supériorité technologique chinoise. Le 12 février 2026, le Conseil d’acquisition de la défense indien a accordé son « Acceptance of Necessity » pour 114 Rafale F4, dans le cadre d’un accord gouvernement à gouvernement. Quatre-vingt-seize des 114 appareils seront assemblés sur le sol indien, conformément au programme « Make in India ». La signature définitive du contrat est attendue au plus tôt en 2027 ; des négociations techniques et commerciales doivent encore précéder le feu vert final.
New Delhi a ainsi répondu par une commande à une campagne de désinformation qui avait mobilisé des ressources diplomatiques chinoises dans plusieurs capitales.
De l’avion invendable au carnet à 46 milliards
Pendant plus de vingt ans, le Rafale a perdu presque tous les appels d’offres auxquels il participait. En 2013, le Brésil lui a préféré le Gripen suédois. La Suisse, la Corée du Sud et les Pays-Bas ont également écarté l’avion français.
Le tournant est venu d’Égypte. En 2015, Le Caire signe le premier contrat export : 24 appareils pour 5,2 milliards d’euros. Depuis, la progression a été continue. Fin 2025, huit pays étrangers opèrent ou ont commandé le Rafale : l’Égypte, le Qatar, l’Inde, les Émirats arabes unis, la Grèce, la Croatie, l’Indonésie et la Serbie. En 2025, Dassault a livré 26 appareils, dont 15 à l’export, et enregistré un chiffre d’affaires de 7,4 milliards d’euros, en hausse de 18,5 % sur un an. Le carnet de commandes atteignait 46,6 milliards d’euros au 31 décembre 2025. En octobre 2025, le 300e Rafale produit est sorti des chaînes de Mérignac.
Ce que les acheteurs paient, c’est aussi ce que l’avion ne contient pas. L’architecture du Rafale est entièrement française : Dassault pour la cellule, Safran pour les moteurs M88, Thales pour l’avionique, MBDA pour les missiles. Aucun composant critique ne relève des réglementations américaines ITAR, qui contraignent l’exportation et l’emploi opérationnel des matériels intégrant des technologies américaines. Le coût de l’heure de vol se situe entre 16 500 et 20 000 euros, contre 42 000 dollars pour un F-35. Pour les pays soucieux d’échapper à toute tutelle extérieure sur leurs propres armements, cet écart a une valeur politique que le prix seul ne traduit pas.
Pékin exploite l’opération Sindoor
Le 6 mai 2025, l’Inde lance l’opération Sindoor : une campagne aérienne contre des sites terroristes au Pakistan et dans le Cachemire sous administration pakistanaise, en représailles à l’attentat de Pahalgam du 22 avril. Des Rafale indiens participent aux frappes aux côtés des Su-30MKI. La riposte pakistanaise engage des J-10C équipés de missiles chinois PL-15, lors de combats aériens qui durent jusqu’au 10 mai.
Le bilan aérien reste disputé. Selon le rapport annuel de la U.S.-China Economic and Security Review Commission (USCC), remis au Congrès américain le 18 novembre 2025, seuls trois avions indiens auraient été abattus et ils n’étaient pas tous des Rafale. Côté français, la formulation a été prudente : « On peut surtout constater qu’il y a eu vingt années d’emploi du Rafale et que s’il était avéré qu’il y avait eu une perte, ce serait la première au combat. »
Pékin n’a pas attendu les vérifications pour agir. En quelques heures, une campagne coordonnée se déploie sur les réseaux sociaux, diffusant des images générées par intelligence artificielle et des extraits de jeux vidéo présentés comme des preuves de destructions de Rafale. Ces contenus atteignent plusieurs millions de vues sur TikTok en moins d’une semaine.
La mécanique ne s’arrête pas aux réseaux. Selon le rapport USCC, « l’utilisation par le Pakistan d’armes chinoises pour abattre des Rafale français utilisés par l’Inde est également devenue un argument de vente particulier pour les ambassades chinoises dans le domaine de la défense ». Des attachés militaires ont directement rencontré des responsables de pays clients ou prospects de Dassault pour critiquer l’appareil. Le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées français, a dénoncé « la campagne que la Chine a habilement conduite visant à discréditer notre industrie d’armement et directement le Rafale ».
L’Indonésie a été l’un des terrains d’opération les plus documentés. Le vice-ministre indonésien de la Défense a déclaré en juin 2025 que Jakarta évaluait le J-10 chinois « à la suite d’une offre de la Chine, et tiendrait compte des rapports faisant état de la destruction d’avions indiens par un J-10 pakistanais ». L’Indonésie a finalement signé fin mai 2025 une lettre d’intention incluant de nouveaux Rafale, mais le rapport USCC estime que les démarches chinoises ont réussi à en retarder la concrétisation.
Face aux conclusions de la commission américaine, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Mao Ning, a qualifié le rapport de « faux » et affirmé que la commission « a toujours fait preuve d’un parti pris idéologique ». Aucun des faits avancés n’a été réfuté.
Derrière la désinformation, une guerre industrielle
La campagne informationnelle chinoise s’inscrit dans une ambition commerciale précise. En septembre 2025, la Chine a officiellement annoncé l’entrée en service du chasseur furtif Shenyang J-35 dans son aéronavale et sa Force aérienne. Avec le J-20, déjà opérationnel, Pékin dispose désormais de deux appareils de cinquième génération, une position que seuls les États-Unis partageaient jusqu’alors.
En mai 2026, la Chine s’apprête à réaliser sa première exportation d’un avion furtif : la vente de 40 J-35AE au Pakistan, premier pays non occidental à opérer un chasseur de ce type. La Chine produit actuellement environ 400 chasseurs par an, toutes versions confondues.
Les limites du J-35 à l’export restent réelles : absence de crédibilité opérationnelle avérée hors du contexte sino-pakistanais, dépendance totale à Pékin pour les mises à jour logicielles, méfiance croissante de nombreux pays envers les technologies chinoises à double usage civil et militaire. Engager des ressources diplomatiques pour attaquer le Rafale par la désinformation, plutôt que de le concurrencer sur la durée par des performances avérées, trahit les limites d’une offre industrielle qui ne peut pas encore convaincre seule.
Washington, l’autre pression : plus discrète, plus ancienne
Les États-Unis n’ont pas attendu l’opération Sindoor pour agir contre le Rafale. Leurs méthodes sont différentes et documentées depuis des années.
Le F-35 de Lockheed Martin est conçu pour créer une dépendance durable. Des experts militaires l’ont formulé sans détour : « 80 à 90 % de la valeur de cet avion est due à son logiciel, et ce sont les Américains qui font les mises à jour et qui ont la main dessus. » En cas de tension diplomatique, Washington peut suspendre ces mises à jour. L’appareil devient inopérant.
L’ITAR constitue un levier distinct. Un microcircuit américain intégré dans le missile SCALP a paralysé un contrat égyptien pendant deux ans, avant que MBDA ne révise intégralement le composant. Depuis, la France a accéléré sa politique de désITARisation : les SCALP sont désormais ITAR Free, et le missile MICA NG, opérationnel depuis 2025, a été conçu sans aucune dépendance américaine.
Les pertes de contrats au profit du F-35 sont nombreuses et, dans plusieurs cas, difficiles à attribuer au seul mérite technique. La Suisse a choisi le F-35 en 2021 contre la recommandation de son propre Office fédéral de l’armement. La facture a depuis dérapé à 7,5 milliards de francs suisses, soit 1,3 milliard de plus que prévu, au point qu’une enquête parlementaire a été ouverte en 2025. L’Allemagne, le Canada et la Belgique, où 34 F-35 ont été confirmés en avril 2025 malgré les tensions avec l’administration Trump, ont suivi la même trajectoire. En novembre 2025, la Colombie a choisi le Gripen suédois (17 appareils, 3,1 milliards d’euros) après des mois de négociations avec Paris. En 2026, un duel est ouvert en Arabie saoudite : 54 Rafale proposés par la France contre 48 F-35A proposés par Washington.
D’ici 2035, quelque 600 F-35 seront en service dans treize pays européens. Entre 2020 et 2024, les États-Unis ont représenté 53 % des importations européennes en matériel de défense. Plusieurs capitales commencent néanmoins à évoquer publiquement la crainte de voir Washington rendre inopérants leurs appareils en cas de désaccord. Cette fenêtre s’est ouverte sous l’administration Trump, sur fond de tensions transatlantiques inédites depuis 1945.
LMB Aerospace : une golden share à un euro
Fin 2025, le groupe américain Loar Group, sous-traitant direct de Lockheed Martin, Northrop Grumman et Boeing, a finalisé le rachat de LMB Aerospace, une PME de Corrèze, pour environ 367 millions d’euros. LMB Aerospace fabrique des ventilateurs et des systèmes de refroidissement qui équipent le Rafale, mais aussi les hélicoptères Tigre, les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et le porte-avions Charles-de-Gaulle.
Le sénateur Hugues Saury (LR) a interpellé le gouvernement en février 2026 : le rattachement de ces composants à une entité américaine expose l’ensemble du système à l’ITAR, susceptible de « restreindre la liberté d’exportation des systèmes d’armes français intégrant ces composants ». Le CLOUD Act soulève par ailleurs des questions sur la protection des données industrielles liées à la maintenance de ces équipements.
Le 8 mars 2026, l’État a acquis une golden share dans LMB Aerospace pour un euro symbolique, publiée au Journal officiel. Le ministre de l’Économie Roland Lescure a déclaré que « toute décision stratégique pourra être bloquée par l’État » et que « les contrats stratégiques seront protégés ». La transaction Loar a tout de même été finalisée. Un avion vendu depuis dix ans sur l’argument de la souveraineté totale contient désormais un composant fabriqué par une entité liée à Lockheed Martin.
Moscou et le faux rapport ukrainien
Le 17 novembre 2025, Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky ont signé à Paris une lettre d’intention prévoyant l’acquisition par l’Ukraine « de l’ordre de 100 Rafale, avec leurs armements associés », des systèmes SAMP-T, ainsi que des drones et des bombes AASM. L’Élysée a précisé que cet engagement se projette « sur un horizon d’une dizaine d’années » et que les discussions « restent en cours ». Il ne s’agit pas d’un contrat signé.
Deux mois plus tard, le 19 janvier 2026, un faux rapport a émergé sur les réseaux sociaux. Il usurpait l’identité du NABU, le service anti-fraude ukrainien, en utilisant un nom de domaine frauduleux, nabu-gov.com au lieu de nabu-gov.ua, pour accuser de hauts responsables français et ukrainiens d’un détournement de 2 milliards d’euros lié à cet achat. Les personnalités visées incluaient le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, l’amiral François-Xavier Polderman, ainsi que les présidents Macron et Zelensky. Le contenu a cumulé 500 000 vues en moins de vingt-quatre heures sur X.
Viginum, le service gouvernemental français de vigilance contre les ingérences numériques étrangères, a identifié l’opération et attribué sa diffusion au réseau Storm-1516, actif depuis 2023 et « responsable de plus de 150 opérations informationnelles ciblant principalement les intérêts de l’Ukraine, de pays occidentaux et de pays post-soviétiques », selon le rapport officiel du SGDSN. La logique russe est directe : un Rafale livré à l’Ukraine crée un problème opérationnel immédiat pour l’armée russe.
Le 24 septembre 2025, le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, est entendu par la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale. Il déclare : « Vous savez très bien ce que veulent les Taïwanais, ils veulent du Rafale. » La phrase visait le remplacement potentiel des 60 Mirage 2000-5 que Taïwan avait acquis dans les années 1990.
Le Quai d’Orsay a réagi dans la journée, rappelant les engagements pris avec Pékin en 1994 et précisant que « les propos d’acteurs privés n’engagent qu’eux-mêmes ». La France n’a plus vendu de systèmes d’armes à Taïwan depuis cette époque. Pour Pékin, une réaction diplomatique immédiate a suivi la seule mention publique d’une vente hypothétique, ce qui situe l’enjeu : le Rafale est l’appareil dont Taipei aurait besoin pour modifier concrètement l’équilibre aérien au-dessus du détroit.
La cadence, prochain défi
Dassault prévoit de monter à trois appareils livrés par mois dès 2026, puis à quatre à partir de 2028. Éric Trappier a évoqué l’étude d’un passage à cinq appareils « si besoin était ». Pour 2026, Dassault vise 28 livraisons et 8,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
Il reste 233 Rafale à livrer sur les commandes déjà fermes, auxquels s’ajouterait la commande indienne de 114 appareils si le contrat final est signé en 2027. Safran a par ailleurs confirmé l’installation d’une chaîne d’assemblage du moteur M88 en Inde, une première hors de France, imposée par New Delhi dans le cadre de sa politique industrielle. Ce transfert de technologie soulève des questions sur la maîtrise des composants les plus sensibles du programme à mesure que la production se délocalise partiellement.


