Blindés et avions de combat : l’industrie allemande joue contre la France

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Mi-avril 2026, deux médiateurs ont rendu deux rapports distincts sur le même programme : il n’y aura pas d’avion de combat franco-allemand commun. Pendant ce temps, Berlin finance son propre char et rachète les usines qui alimentent les armées européennes en munitions.
Le rapport du médiateur allemand est sans ambiguïté : « un avion de combat commun n’était plus possible ». Son homologue français a rendu le sien séparément, le même jour. Deux documents distincts sur un programme unique, le Système de combat aérien du futur (SCAF), c’est la forme elle-même qui dit la rupture, avant même d’en lire le contenu.

La médiation avait été lancée à la demande personnelle du chancelier Friedrich Merz, ce qui en faisait une initiative politique au plus haut niveau. Elle a échoué. Le même jour, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont annoncé une « mission de rapprochement » mandatant leurs ministères de la Défense pour « travailler sur plusieurs axes de coopération », sans proposer de solution sur le chasseur de nouvelle génération (NGF), cœur du programme.
Ce qui reste sur la table, selon les discussions en cours au niveau politique, c’est un « cloud de combat » et des drones communs. Le NGF, lui, est absent. Un SCAF sans son avion de combat, c’est un programme estimé à près de 100 milliards d’euros réduit à ses segments périphériques.

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Le blocage a une cause technique précise, connue depuis le début. La France pose deux exigences non négociables sur le NGF : l’emport nucléaire et l’appontage sur porte-avions. Airbus Defence & Space, chef de file industriel allemand du programme, ne maîtrise ni l’un ni l’autre. Ces exigences avaient pourtant été acceptées par l’Allemagne en 2017, lors du lancement du SCAF.

Airbus DS refuse depuis lors toute gouvernance accordant un rôle prépondérant à Dassault Aviation, l’unique industriel européen disposant des compétences requises. Les syndicats allemands et les industriels aérospatiaux d’outre-Rhin soutiennent cette position. Résultat : dix ans après le lancement du programme, la France se retrouve à devoir protéger des compétences, celles de Dassault sur l’aviation de chasse et sur les capacités liées à la dissuasion, qu’elle n’aurait jamais dû mettre en jeu dans une coopération aussi déséquilibrée.

Le char commun attend, le Leopard 3 avance

La MGCS Project Company GmbH a été constituée le 17 avril 2025 à Cologne. Elle réunit KNDS Allemagne, KNDS France, Rheinmetall Landsysteme et Thales, chacun à hauteur de 25 % du capital, sous la direction de Stefan Gramolla. Deux ans après l’accord de relance d’avril 2024, cette société attend toujours la notification d’un premier contrat de la Bundeswehr.
Le programme du char du futur (MGCS) est désormais repoussé à l’horizon 2040-2045. Le retrait de service du Leclerc est programmé à partir de 2037. Entre les deux dates, une décennie sans char souverain pour les forces terrestres françaises.

Dès février 2025, le ministère allemand de la Défense notifiait les premiers contrats pour le développement du Leopard 3, un char dit « intérimaire » destiné à entrer en service au début des années 2030. Ce char embarquera le canon Rh-130 de 130 mm développé par Rheinmetall, directement concurrent du canon ASCALON que KNDS France développe pour le MGCS. La Bundeswehr vise à terme quelque 1 000 chars modernes d’ici 2040, dans le cadre d’un budget de défense annuel dépassant 150 milliards d’euros d’ici 2030, plus du double du budget français prévu à la même échéance.

Rheinmetall : partenaire le jour, concurrent le lendemain

L’insertion de Rheinmetall dans la société de projet MGCS remonte à 2019, obtenue sous pression du Bundestag. En juin 2022, à l’Eurosatory, le groupe présentait le KF-51 Panther, une plateforme blindée directement concurrente du MGCS, tandis qu’il siégeait dans l’instance censée le développer. Le général Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, a déclaré devant l’Assemblée nationale en avril 2026 que certains industriels européens « parient sur ce qu’ils ont en catalogue pour imposer leurs standards ».
Le 1er août 2023, Rheinmetall finalisait le rachat de l’espagnol Expal Systems pour environ 1,2 milliard d’euros, rebaptisé Rheinmetall Expal Munitions. Cette filiale produit la « galette », le mélange de nitroglycérine et de nitrocellulose indispensable à la fabrication des poudres et propergols double base. Rheinmetall lui-même qualifiait, au moment de l’acquisition, cette matière de « goulot d’étranglement stratégique en Europe ». Depuis, la France rencontre d’importantes difficultés pour s’approvisionner de manière souveraine.

Le 18 juin 2025, au Paris Air Show, Rheinmetall annonçait un méga-partenariat avec l’américain Anduril, valorisé 30,5 milliards de dollars, prévoyant la fabrication en Europe de missiles de croisière Barracuda et de drones de combat Fury, annoncés 30 % moins chers que la concurrence européenne. De conception américaine, produits en Allemagne, potentiellement financés via les mécanismes européens : un sénateur français a déjà interpellé le gouvernement, estimant que ce partenariat constitue un détournement potentiel de l’instrument SAFE et du plan Readiness 2030.

L’IPO de KNDS, ou comment Berlin verrouille l’actionnariat

L’introduction en Bourse de KNDS est confirmée pour 2026, avec une valorisation estimée à près de 20 milliards d’euros et une double cotation à Paris et Francfort. Environ 25 % du capital serait mis sur le marché, réduisant mécaniquement les parts de l’État français et de la famille Bode-Wegmann, aujourd’hui actionnaires à parité.

Le gouvernement allemand prépare, via la banque publique KfW, l’acquisition d’au moins 25,1 % du capital, soit une minorité de blocage. Rheinmetall a de son côté déclaré publiquement son intention d’entrer également au capital. Des scénarios à plus long terme prévoient une dilution des deux États à 20-25 % chacun, laissant une majorité aux investisseurs privés. En mai 2026, un député a saisi l’Assemblée nationale pour demander les garanties que le gouvernement français entend apporter afin de « maintenir une influence déterminante dans la gouvernance de KNDS ».
Si Rheinmetall entre au capital, il disposera d’un levier direct pour orienter les choix industriels du MGCS vers ses propres systèmes. L’État français devra obtenir un droit de veto avant la cotation.

Leclerc, ASCALON, Pendragon : les options françaises

En janvier 2026, le canon ASCALON de 140 mm réalisait ses premiers tirs en mouvement, intégré sur un châssis Leopard 2 modifié, sur le champ de tir d’Alcochete au Portugal, en coopération avec KNDS Deutschland. Ce jalon technique ouvre une option concrète : châssis allemand, canon français, économies d’échelle partagées, une forme de coopération a minima qui préserverait les compétences françaises de puissance de feu sans attendre le MGCS.

La ministre des Armées Catherine Vautrin a confirmé en mars 2026 que plusieurs configurations pour un char intermédiaire étaient à l’étude, avec une décision attendue dans l’année. L’actualisation de la loi de programmation militaire, présentée en Conseil des ministres le 8 avril 2026, prévoit 36 milliards d’euros supplémentaires, portant le budget défense à 76,3 milliards d’euros en 2030, soit 2,5 % du PIB. Les premières décisions de financement pour ce char intermédiaire devront être actées dans ce cadre.

Le général Schill a également évoqué devant les parlementaires l’option d’un char reposant sur des solutions « 100 % françaises », appuyées sur le programme de robotisation terrestre PENDRAGON. Une option de dernier recours, mais une option réelle, articulée, nommée.



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