Vélos électriques, tabac, textiles : l’Europe face à un pillage à grande échelle

Vélos électriques démontés, tabac de contrebande, colis sous le radar : la fraude douanière coûte 45 Md€ à l'UE.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Au port du Pirée, des milliers de conteneurs immobilisés, des douaniers corrompus, des millions en liquide saisis dans trois pays. Pendant que Bruxelles tergiversait, des organisations criminelles ont bâti une industrie logistique parallèle, de l’usine chinoise au client européen. Le pillage a duré au moins huit ans. L’Union européenne vient de voter la réforme douanière la plus profonde de son histoire.

Le 26 juin 2025, des unités de police ont perquisitionné simultanément à Athènes, Madrid, Paris et Sofia. Cent une perquisitions en une journée, visant des commissionnaires en douane, des transporteurs, des conseillers fiscaux et des avocats. L’opération, baptisée « Calypso », s’étend sur 14 pays.

A LIRE AUSSI
Corse : enquête sur une fraude de 18 millions d’euros

Au port du Pirée, 2 435 conteneurs ont été immobilisés, la plus grande saisie de conteneurs jamais enregistrée dans l’Union européenne. Leur contenu : des vélos électriques, des textiles, des chaussures, estimés à environ 250 millions d’euros. Sur ces conteneurs, 360 n’avaient fait l’objet d’aucune déclaration douanière. Pour les autres, les documents ne mentionnaient que 10 à 15 % du nombre réel de vélos à bord.

Dix suspects ont été arrêtés lors du raid. Deux d’entre eux étaient agents des douanes helléniques, poursuivis pour avoir fabriqué de faux certificats douaniers. En septembre 2025, à l’issue de l’analyse des conteneurs, six personnes ont été formellement inculpées, dont ces deux fonctionnaires.

Lors des perquisitions, 5,8 millions d’euros en espèces ont été saisis, dont 4,75 millions en Grèce, le reste en France et en Espagne. Des armes à feu et des armes blanches ont été retrouvées chez trois des suspects. Des sociétés enregistrées en Bulgarie servaient de façades pour introduire les marchandises via le Pirée.

Le réseau opérait depuis au moins huit ans. Le bilan financier, révisé à la hausse à l’automne 2025, s’établit à 350 millions d’euros de droits de douane fraudés et 450 millions d’euros de TVA non versée, soit 800 millions d’euros au total, contre les 700 millions annoncés lors du raid initial. Dans ce seul port, environ 100 000 vélos électriques ont été saisis, pour 25 millions d’euros de droits de douane et 12,5 millions de TVA.

A LIRE AUSSI
Fraudes sur Vinted, Leboncoin : un fléau en hausse

La réponse de Bruxelles, la plus profonde depuis 1968

Le 26 mars 2026, le Parlement européen et le Conseil ont conclu un accord politique sur la refonte complète du cadre douanier de l’Union, la première depuis la création de l’union douanière en 1968. L’ampleur du désastre justifie l’urgence : fin 2025, le Parquet européen recensait 3 602 enquêtes actives pour un préjudice estimé à 67,27 milliards d’euros, soit près de trois fois le niveau de 2024, qui s’établissait à 24,8 milliards. Pour donner une mesure concrète : ce montant dépasse le budget annuel combiné de la Grèce et du Portugal. Les fraudes aux recettes douanières et à la TVA ne représentent que 27 % des affaires en cours, mais concentrent 67 % du préjudice total, soit 45,01 milliards d’euros.

L’accord crée une Autorité douanière européenne, l’EUCA, dont le siège sera installé à Lille, chargée de coordonner les contrôles aux frontières de l’Union entre les États membres. Une plateforme centralisée de données douanières sera opérationnelle dès le 1er juillet 2028 pour le commerce en ligne, puis étendue à la totalité des flux commerciaux d’ici 2034. Les plateformes comme Shein ou Temu seront désormais considérées comme importatrices responsables : elles devront transmettre aux autorités les données de leurs colis et acquitter directement les droits de douane. Des frais de manutention s’appliqueront à chaque envoi entrant dans l’UE depuis un pays tiers, au plus tard à partir du 1er novembre 2026.

Dès novembre 2025, les États membres avaient voté la suppression de l’exonération douanière sur les colis de moins de 150 euros, la faille la plus massivement exploitée par les réseaux d’e-commerce frauduleux, qui expédient des produits par millions de petits paquets pour échapper à tout contrôle. En France, un nouveau Code des douanes est entré en vigueur le 1er mai 2026, restructuré en sept livres thématiques. Laura Kövesi, cheffe du Parquet européen, a déclaré que cette fraude avait été « ignorée ou tolérée pendant bien trop longtemps ».

Vélos démontés, transit fantôme, colis sous le seuil

Pour comprendre l’ampleur de la fraude, il faut saisir la logique tarifaire qui la rend si rentable. Les droits antidumping, des taxes supplémentaires imposées par l’UE pour protéger ses fabricants contre des importations vendues à prix artificiellement bas, sur les vélos électriques chinois ont été reconduits le 27 janvier 2025 par la Commission européenne pour cinq nouvelles années. Ils s’échelonnent entre 14,8 % et 79,4 % selon les fabricants, auxquels s’ajoutent 14 % de droits standard. Plus ces taux sont élevés, plus la marge sur la fraude s’élargit.

La technique la mieux documentée consiste à démonter les vélos en Chine, à les expédier en pièces détachées, taxées à un taux bien inférieur, puis à les remonter dans des entrepôts européens, identiques à ce qu’ils étaient avant démontage. Au printemps 2025, l’OLAF, l’office européen de lutte antifraude, a conduit des perquisitions en Belgique, en Allemagne, au Portugal et aux Pays-Bas contre un réseau ayant contourné plusieurs millions d’euros de droits antidumping par ce procédé. En mars 2025, la DNRED, la direction française du renseignement douanier, a perquisitionné six entrepôts sur le territoire national et saisi 7 020 vélos à assistance électrique, pour un préjudice estimé à près de 6 millions d’euros.

Une deuxième méthode exploite une procédure administrative prévue pour faciliter le commerce légal : le transit externe. Des marchandises, textiles et chaussures principalement, sont déclarées aux frontières comme étant en route vers un autre État membre, ce qui leur permet de circuler sans payer de droits à l’entrée. Elles n’arrivent jamais à destination déclarée et basculent directement dans le marché noir.

Les petits colis ont ouvert une troisième brèche, la plus massive par le volume. Jusqu’à la réforme votée fin 2025, tout envoi postal de moins de 150 euros entrait dans l’UE sans droits de douane ni TVA, une exonération prévue pour simplifier les achats individuels en ligne, détournée industriellement pour expédier des millions de colis commerciaux sans aucun prélèvement fiscal. En septembre 2024, les autorités néerlandaises avaient bloqué plus de 16 500 fatbikes, des deux-roues motorisés à assistance électrique puissante, au port de Rotterdam. Ces engins, fabriqués en Chine, avaient été délibérément déclarés comme de simples vélos électriques pour bénéficier d’une classification tarifaire moins taxée.

Le tabac emprunte des circuits différents mais obéit à la même logique : éviter la fiscalité européenne, parmi les plus élevées au monde sur ce produit. En 2025, les douanes françaises ont saisi 547,94 tonnes de tabac de contrebande, soit une hausse de 12 % par rapport à 2024, pour un manque à gagner fiscal estimé à 190 millions d’euros. En 2024, deux usines clandestines de fabrication de cigarettes avaient été démantelées sur le sol français. Les douanes allemandes ont démantelé en 2025 un réseau ayant introduit dans l’UE l’équivalent de 1,5 milliard de cigarettes non taxées via 150 conteneurs, pour une perte fiscale évaluée à 550 millions d’euros. Dix arrestations ont suivi, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas.

Quand l’argent quitte l’Europe

L’enquête Calypso a établi que ces organisations pilotent l’intégralité du circuit marchand, de l’importation jusqu’à la vente aux clients finaux à travers l’Europe. Dans son rapport annuel 2025, le Parquet européen a indiqué que ces groupes avaient mis en place leur propre infrastructure logistique et leurs propres services de paiement, sans dépendre de prestataires extérieurs.

Le 5 juillet 2024, les polices espagnole et française, en coopération avec Europol, ont démantelé un réseau composé de ressortissants chinois capable de blanchir plus d’un million d’euros par jour dans toute l’Europe. Actif depuis au moins 2019, ce réseau tirait ses revenus du trafic de contrefaçons et des fraudes fiscales et douanières, ainsi que du proxénétisme. Le blanchiment d’argent, conversion des bénéfices criminels en fonds apparemment légaux, constituait le maillon terminal d’une chaîne entièrement intégrée.

Dans ce même rapport 2025, le Parquet européen a indiqué que cette fraude, « fortement influencée par les réseaux criminels chinois », est en train de « remodeler l’écosystème criminel au sein de l’UE ». Fin 2025, l’institution suivait 121 enquêtes actives en France pour un préjudice estimé à 5,94 milliards d’euros.

En octobre 2025, Laura Kövesi, cheffe du Parquet européen, s’est rendue à Athènes dans le cadre des enquêtes en cours. Elle a déclaré y avoir subi des « tentatives d’intimidation ».

95 % de condamnations, et une Cour des comptes en alerte

Sur les procès qu’il a menés à leur terme, le Parquet européen affiche un taux de condamnation de 95 %. En 2025, ses magistrats ont déposé 275 actes d’inculpation. Les 981 affaires actives portant sur la fraude à la TVA et aux droits de douane représentent un préjudice cumulé de 45,01 milliards d’euros.

En mars 2025, la Cour des comptes européenne avait publié son rapport spécial 08/2025. Elle y jugeait que les procédures douanières simplifiées « ne protègent pas suffisamment les intérêts financiers de l’UE », un avertissement lancé douze mois avant l’accord législatif de mars 2026.

En 2025, au moins 150 000 vélos électriques illégaux en provenance de Chine ont été saisis à l’échelle de l’Europe, un chiffre qui couvre l’ensemble des saisies recensées sur l’année dans les ports et entrepôts des États membres.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire