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Le projet de char commun franco-allemand s’effondre au même rythme que le SCAF, son jumeau aéronautique enterré début juin. Pendant que Berlin avance seul vers un nouveau char, Paris se retrouve face à une échéance que personne n’avait voulu anticiper : les Leclerc sont condamnés à disparaître avant 2038, et aucun successeur commun n’existe. KNDS France a présenté lundi sa réponse à cette impasse, un char intermédiaire souverain, le CAPINT, dévoilé en urgence au salon EuroSatory.
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La « solution la plus rationnelle et la plus rapide »
Le 15 juin 2026, dans les halls de Villepinte, KNDS France a présenté le CAPINT, pour CAPacité INTermédiaire. L’engin est un projet purement français : une tourelle téléopérée nationale, baptisée ASCALON, intégrée à un châssis dérivé du char allemand Leopard 2 dans sa version la plus récente. Il ne s’agit pas du char franco-allemand en cours de négociation depuis des années, mais d’une solution nationale destinée à combler le vide si ce programme commun n’aboutit pas à temps. Reuters a qualifié la présentation de « pre-demonstrator of the French interim main battle tank » et confirmé qu’il s’agissait d’une réponse directe aux retards accumulés par le MGCS, le programme franco-allemand de char du futur.
600 millions d’euros sont inscrits dans le projet d’actualisation de la Loi de programmation militaire 2024-2030, le document qui fixe les dépenses de défense françaises sur six ans, présenté en Conseil des ministres le 8 avril 2026 par Catherine Vautrin. La ministre des Armées a fixé le calendrier devant le Sénat : « Un programme sera lancé dès 2026, pour nous doter d’une capacité avant 2035. Pas de rupture de capacité en matière de char intermédiaire. » Dans un entretien publié le 15 juin, elle a précisé : « Le char futur a pris dix ans de retard. On ne pourra pas attendre. »
Patrick Pailloux, directeur général de la Direction générale de l’armement (DGA), l’organisme chargé des achats militaires français, avait présenté aux députés trois scénarios envisageables : une tourelle française sur châssis allemand, une solution entièrement nationale, ou un achat sur étagère d’un char existant. La cible avancée devant les députés est de 200 chars. Pailloux avait qualifié la première option, celle que KNDS vient de matérialiser, de « solution la plus rationnelle et la plus rapide ».
2038 : la date qui rend tout urgent
L’armée de Terre française aligne aujourd’hui 406 chars Leclerc. Sur les 1 500 initialement commandés lors du lancement du programme dans les années 1990, moins d’un tiers a été livré. Le Sénat a établi que ces engins ne pourront pas être maintenus en service au-delà de 2038, et a précisé qu’il n’est « pas question » de les prolonger.
La DGA a commandé en décembre 2024 cent Leclerc XLR supplémentaires, portant à deux cents le nombre total de rénovations engagées. Le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, a mis en garde en avril 2026 devant l’Assemblée nationale contre « une solution coûteuse et rapidement obsolète ». L’avertissement vise précisément le risque d’un char intermédiaire mal calibré, conçu dans la précipitation.
L’Assemblée nationale a répondu en adoptant un amendement demandant que des études soient engagées « en vue de la définition de la capacité succédant au char Leclerc » avant la fin 2026, pour « pallier le risque de rupture temporaire de capacité ». Le texte précise que ces études « examineront prioritairement les compétences des industriels nationaux ».
Le SCAF est mort. Le MGCS vacille.
La semaine précédente avait déjà marqué un tournant. Le 8 juin 2026, Paris et Berlin ont officiellement acté que le programme SCAF, Système de combat aérien du futur, le projet d’avion de chasse franco-allemand de nouvelle génération, « ne pouvait pas être mené à bien ». L’Élysée a indiqué que les deux dirigeants « ont chacun regretté l’impossibilité pour les industriels de s’entendre », en référence aux blocages persistants entre Dassault Aviation et Airbus. Seul le volet « cloud de combat », les systèmes numériques partagés entre appareils, doit, pour l’heure, être préservé.
L’effondrement avait commencé en février 2026. Le chancelier Friedrich Merz avait alors déclaré le SCAF « défunt » et annoncé l’achat de 35 F-35A américains pour sécuriser la mission nucléaire de la Luftwaffe. Berlin avait parallèlement bloqué le lancement de la phase 2 du programme, empêchant la contractualisation des démonstrateurs du New Generation Fighter. Le 24 avril, Emmanuel Macron avait encore assuré en marge d’un sommet européen que le SCAF « n’était pas mort ». Six semaines plus tard, Paris et Berlin en signaient l’acte de décès.
Les deux programmes, avion de combat et char du futur, avaient été conçus comme un tandem politique : Paris et Berlin voulaient montrer que l’Europe pouvait produire ses propres systèmes d’armes de pointe sans dépendre des États-Unis. Les députés allemands avaient formalisé ce lien en exigeant que le MGCS et le SCAF avancent « au même rythme ». Depuis le 8 juin, l’effondrement de l’un pèse mécaniquement sur l’autre.
Une coentreprise sans contrat
Sur le papier, le MGCS existe encore. La MGCS Project Company a été légalement constituée le 10 avril 2025 à Cologne, réunissant quatre industriels à parts égales : KNDS France, KNDS Deutschland, Rheinmetall et Thales, 25 % chacun. Mais la coentreprise n’a reçu aucun contrat opérationnel.
Sa première offre a été rejetée par la DGA, dont le montant était « deux fois plus élevé par rapport aux ambitions initiales ». Une deuxième proposition, remise le 30 janvier 2026, était encore à l’étude début avril. Un seul contrat a été notifié à ce jour : celui du groupe motopropulseur hybride, attribué à Rolls Royce Power Systems et ZF Friedrichshafen en mars 2026.
Le 13 juin 2026, deux jours avant l’ouverture d’EuroSatory, le PDG de Rheinmetall Armin Papperger a déclaré à Reuters que « le risque de retrait de la France du programme existe toujours, mais rien n’a été décidé ». Il a précisé que Paris envisagerait une réduction très significative de sa contribution financière. L’hypothèse de deux programmes distincts, un char français, un char allemand, est désormais celle qu’Armin Papperger lui-même formule publiquement.
Berlin construit son propre char
L’Allemagne a pris les devants sans attendre l’issue des négociations. En décembre 2024, l’agence fédérale allemande d’équipements militaires, la BAAINBw, a notifié sept contrats de R&D pour développer une « solution de pont » entre le Leopard 2A8 actuel et le futur char franco-allemand. Ce programme, susceptible d’être désigné Leopard 3, vise une entrée en service au début des années 2030.
Le canon retenu est celui de Rheinmetall, 130 mm, au détriment de la tourelle ASCALON développée par KNDS France. L’armée allemande a par ailleurs exprimé un besoin total de mille chars supplémentaires, dans un mix Leopard 2A8, Leopard 3 et MGCS. Un besoin qui obéit à une logique propre, sans attendre les arbitrages franco-allemands.
Deux industriels de défense avancent donc en parallèle sur deux chars intermédiaires distincts, dans deux pays censés concevoir ensemble leur successeur commun.
ASCALON : la tourelle que Berlin n’a pas voulue
ASCALON, pour Autoloaded and SCALable Outperforming guN, est au cœur du CAPINT. La tourelle avait été l’un des principaux points de friction entre KNDS et Rheinmetall dans les négociations autour du MGCS : l’industriel allemand avait tenté d’imposer sa propre solution à 130 mm. Dans le programme intermédiaire national, c’est la tourelle française que la DGA a retenue.
Ses caractéristiques distinguent le système de ce qui existe aujourd’hui. Compatible avec des munitions de 120 ou 140 mm selon le canon monté, ASCALON utilise des munitions télescopées à chargement automatique, programmables au-delà de la vue directe. KNDS France lui attribue des « niveaux de performance inaccessibles aux technologies actuelles » et une usure minimale des tubes. Pour le CAPINT, c’est la version 120 mm qui a été retenue dans un premier temps, l’option 140 mm restant ouverte.
Les essais ont progressé à un rythme soutenu. Après une campagne de tirs statiques représentant plusieurs centaines de coups en 120 et 140 mm, une campagne de tirs dynamiques a été conduite au Portugal avec un démonstrateur dédié. Le premier tir en mouvement depuis une tourelle de char réelle était attendu pour juin 2026. Des essais comparatifs avec le canon 130 mm de Rheinmetall sont prévus, confirmation que la compétition industrielle entre les deux partenaires du MGCS continue sur un autre terrain.
Trois servants, des drones, et un missile à 8 kilomètres
Le CAPINT pèsera moins de 50 tonnes, selon l’expert en blindés Marc Chassillan dans un hors-série du magazine RAIDS consacré au « char du futur ». Son moteur diesel développe 1 500 chevaux. L’équipage de trois personnes sera logé dans une « cellule de survie » intégrée au châssis, disposition qui déplace les servants hors de la tourelle pour réduire leur exposition aux tirs adverses. Des drones filaires permettront de repérer et désigner des cibles à longue portée sans exposer le véhicule.
KNDS France présente l’engin comme un ensemble multiplateforme à architecture numérique ouverte, garantissant évolutivité et adaptabilité. Le CAPINT embarquera une protection active contre les missiles et roquettes, des capacités antidrones, ainsi qu’une connectivité avec des « ailes robotisées », véhicules ou drones terrestres opérant en essaim autour du char. Son armement secondaire comprendra le projectile guidé PELTASTE, d’une portée de 8 kilomètres, un missile antichar en cours de développement issu des programmes KATANA et POLYNEGE, deux projets de munitions guidées financés par la DGA.
KNDS France vise une livraison des premières unités dans les années 2030. Le Leopard 3 allemand cible la même fenêtre. Les Leclerc, eux, ne peuvent tenir que jusqu’en 2038, et le compte à rebours tourne depuis longtemps.


