Porte-avions France Libre : la France dans le piège américain

La France a signé avec General Atomics pour les catapultes du France Libre. Deux députés estiment que ce contrat pourrait devenir un piège à l'horizon 2038.

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Le 21 avril, deux rapporteurs de la commission de la défense ont glissé dans la révision de la loi de programmation militaire un amendement que le gouvernement n’avait pas demandé : la France doit étudier si elle peut construire ses propres catapultes électromagnétiques, plutôt que de dépendre d’un industriel américain dont ni la fiabilité technique ni la disponibilité politique ne sont garanties à l’horizon 2038.

Le 17 avril 2026, Yannick Chenevard et Jean-Louis Thiériot, rapporteurs du projet de loi n° 2630, ont déposé l’amendement n° DN480. Examiné quatre jours plus tard par la commission de la défense nationale et des forces armées, il tient en une phrase : « En vue de la réalisation du porte-avions la France libre, une étude de faisabilité, portant sur les modalités de développement d’un système de catapultes électromagnétiques souverain est conduite. »

L’actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030, présentée en Conseil des ministres le 8 avril, n’en disait mot. Elle portait pourtant une ambition budgétaire inédite : 36 milliards d’euros supplémentaires, un budget défense porté à 76,3 milliards en 2030, soit 2,5 % du PIB contre 47,2 milliards en 2024. Ce silence sur les catapultes, au milieu d’un texte de cette ampleur, est précisément ce que les deux rapporteurs ont choisi de combler.

L’exposé des motifs avance un argument technique : les futurs aéronefs embarqués, en particulier les drones de combat, atteignent des masses que les catapultes à vapeur ne peuvent gérer avec la même précision qu’un système électromagnétique. « L’avantage des catapultes électromagnétiques réside également dans leur capacité à effectuer des lancements répétés sans interruption », ont-ils fait valoir. La modulation fine de l’énergie de lancement, impossible avec la vapeur, conditionne la survie des appareils les plus légers.

General Atomics sous contrat, mais sous pression

Un contrat a déjà été notifié à l’américain General Atomics pour trois systèmes EMALS destinés au France Libre. En février 2026, le Pentagone a notifié à l’industriel une modification de contrat de 43,3 millions de dollars, via le mécanisme Foreign Military Sales, pour poursuivre la conception et le développement d’une version adaptée au bâtiment français. Livraison prévue : janvier 2028.

General Atomics a évoqué la possibilité d’une production partielle sur le sol français. L’engagement existe, le calendrier est posé. Mais le 18 mars 2026, lors du lancement officiel de la construction à Indret, l’Élysée a introduit une réserve de taille : la France « ne pouvait plus garantir que son fournisseur américain serait au rendez-vous en 2038 ». Cette formulation, attribuée à la présidence, a valeur d’aveu diplomatique.
L’amendement ne résilie rien. Il ouvre une sortie de secours avant que la dépendance devienne irréversible.
Les doutes sur l’EMALS ne sont pas français. Le bureau du DOT&E, Director of Operational Test & Evaluation du Pentagone, a publié des évaluations qui fixent l’objectif de fiabilité à 4 166 cycles sans défaillance. Lors des évaluations menées entre 2021 et 2022, le système atteignait 460, puis 614 cycles, soit environ 15 % de l’exigence contractuelle.

Le premier déploiement opérationnel de l’USS Gerald R. Ford, terminé en janvier 2024 après 262 jours en mer, a produit 8 725 catapultages. Le DOT&E a néanmoins précisé qu’il ne disposait pas de données suffisantes pour mettre à jour ses statistiques de fiabilité, et que les problèmes de « fiabilité et de maintenabilité » continuaient d’« affecter défavorablement » les opérations aériennes. L’équipage, selon le même rapport, reste dépendant d’une assistance technique extérieure pour corriger les pannes matérielles et logicielles.

L’amiral Ben Reynolds, secrétaire adjoint de l’US Navy chargé du budget, a pourtant déclaré : « Je pense que le taux de sorties sera stupéfiant. Leurs capacités sont tout simplement incroyables. » L’écart entre ce jugement et les chiffres du DOT&E dit quelque chose sur la nature du débat américain.
Le 27 octobre 2025, Donald Trump, en visite à bord de l’USS George Washington au Japon, a annoncé vouloir signer un décret pour revenir aux catapultes à vapeur. « Ils dépensent des milliards de dollars pour construire des appareils électriques stupides. La vapeur fonctionne à merveille depuis 50 ans », a-t-il déclaré. Ses propres experts ont souligné que ce retour en arrière imposerait une refonte complète des plans de la classe Ford.

AUKUS, Trump et la mémoire des contrats rompus

Les catapultes à vapeur du Charles de Gaulle sont américaines. La dépendance de la marine française envers l’industrie américaine précède donc le France Libre de plusieurs décennies. Ce que la nouvelle situation modifie, c’est le coût politique d’un renouvellement de cette dépendance.

En 2021, la France a perdu sans préavis un contrat de sous-marins au profit de l’accord AUKUS, australo-américano-britannique, portant sur une douzaine de bâtiments à propulsion nucléaire. L’administration Trump a mis ce pacte en révision en juin 2025, avant de confirmer en décembre 2025 qu’il se poursuivrait « à plein régime », le Pentagone le jugeant « en accord avec la politique Amérique d’abord ». Ce retournement tempère l’hypothèse d’une rupture américaine totale en matière de coopération de défense. Il ne fait pas disparaître les trois ans d’incertitude qui l’ont précédé.
La mise en service du France Libre est programmée pour 2038. Entre la confirmation de décembre 2025 et cette échéance, deux mandats présidentiels américains au minimum seront écoulés.

L’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine nationale, a confirmé en mars 2026 que le France Libre embarquera des drones de ravitaillement en vol, de surveillance et de combat. Le groupe aérien comprendra trente avions de combat de nouvelle génération, deux avions de guet aérien, six hélicoptères et des drones.
Le programme UCAV « Neuron NG », lancé en 2024, vise une mise en service en 2033. Une variante tanker est à l’étude. En janvier 2026, un accord a été signé entre Turgis Gaillard et Naval Group pour développer une version embarquée du drone MALE Aarok.

Ces appareils pèsent moins qu’un Rafale, mais leur masse varie considérablement selon la charge utile et le carburant embarqué. Un système à vapeur délivre une énergie fixe ; l’EMALS module. Pour des drones potentiellement fragiles, la différence n’est pas accessoire.
C’est cet argument technique, et non une posture souverainiste abstraite, que Chenevard et Thiériot ont placé au cœur de leur exposé des motifs.

Un ou deux porte-avions : la question en creux

L’amendement DN480 fait référence à une étude de coûts déjà prévue par la LPM initiale, destinée à permettre au gouvernement de présenter au Parlement, en 2028, une estimation des crédits nécessaires à la conception d’un second porte-avions de nouvelle génération.

Chenevard avait exposé la logique lors de l’examen du projet de loi de finances 2026 : « Je tiens à rappeler qu’au moment du lancement du Charles de Gaulle, un sister-ship était prévu. Nous aurions dû, quelques années après le désarmement du Foch, disposer d’un second porte-avions à propulsion nucléaire. Ça n’a pas été le cas. Si ce choix devait être fait, il serait alors peut-être rentable d’investir nous-mêmes dans des catapultes magnétiques et les brins d’arrêt associés. »

L’économie du raisonnement est claire : développer une technologie de catapulte ex nihilo pour un seul bâtiment est difficilement justifiable. La répartir sur deux coques change le calcul. En 2023, l’ex-ministre des Armées Sébastien Lecornu avait exprimé publiquement ses doutes sur la faisabilité financière d’un second bâtiment ; le délégué général pour l’armement Emmanuel Chiva avait identifié le coût de possession comme l’obstacle principal.
La révision de la LPM actée en avril 2026, avec son budget à 2,5 % du PIB d’ici 2030, modifie les paramètres sans trancher. Le rapport parlementaire de 2028 sera le premier moment où la question du second porte-avions devra recevoir une réponse chiffrée. L’amendement du 21 avril en prépare le terrain, discrètement, par une étude de faisabilité dont personne n’a encore fixé le prix.



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