Pourquoi l’Indonésie mise tout sur le Rafale

Six Rafale livrés à Jakarta, 36 encore attendus, 18 en négociation. Pourquoi l'Indonésie a fait de Dassault son partenaire de défense face à la Chine.

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Lundi 18 mai, sur le tarmac de Halim Perdanakusuma, Prabowo Subianto a aspergé d’eau fleurie le cône de nez d’un chasseur Rafale, geste traditionnel censé porter bonheur lors de l’acquisition d’un bien nouveau. Derrière le rituel, une décision stratégique pesant 8,1 milliards de dollars : 42 appareils commandés à Dassault Aviation, des sous-marins en commande, des radars, des missiles, et peut-être 18 Rafale supplémentaires en négociation. Pour comprendre pourquoi Jakarta a choisi le constructeur français, il faut remonter bien avant l’accession de Prabowo à la présidence.

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Six Rafale, six Falcon et un arsenal

Ce lundi à Jakarta, la cérémonie couvrait bien plus que six chasseurs. Prabowo a pris possession le même jour de six avions de transport Dassault Falcon 8X, quatre étaient annoncés initialement, destinés aux déplacements officiels du président, du vice-président et des chefs d’État étrangers en visite. Un deuxième Airbus A400M en version transport stratégique a également été remis, après une première livraison en novembre dernier. Complètent l’ensemble un système radar sol-air Thales GM403 GCI, des missiles Meteor BVR, conçus pour abattre un avion ennemi avant même de le voir à l’œil nu, et des bombes guidées AASM Hammer, capables de frapper des cibles au sol avec une précision métrique.

Devant les appareils alignés sur le tarmac, le président indonésien a déclaré : « Nous devons continuer à améliorer nos capacités de défense comme moyen de dissuasion. Nous n’avons aucun autre intérêt que de protéger notre propre territoire. » Une formulation calibrée, dans un pays qui partage des eaux avec la Chine sans vouloir lui déclarer d’hostilité ouverte.

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Un contrat en trois tranches signé en 2022

Trois des six Rafale réceptionnés lundi avaient déjà été livrés en janvier 2026. Il s’agissait des tout premiers exemplaires de l’armée de l’air indonésienne, trois Rafale B biplaces dans leur version la plus récente, le standard F4, qui intègre notamment des capacités de guerre électronique et de frappe nucléaire absentes des versions antérieures. Matricules T-0301, T-0302 et T-0303, ces appareils ont été acheminés depuis la France et affectés au 12e escadron de chasse « Black Panthers » sur la base Roesmin Nurjadin de Pekanbaru, à Sumatra. Les trois autres ont été formellement remis lors de la cérémonie du 18 mai.

Ces six appareils s’inscrivent dans un contrat cadre signé en 2022 avec Dassault Aviation pour 42 chasseurs au total, 30 monoplaces et 12 biplaces, pour un montant de 8,1 milliards de dollars, financement de la formation et des armements inclus. Le contrat a été structuré en trois tranches : six appareils pour la première, dix-huit pour chacune des deux suivantes, entrées en vigueur respectivement en 2022, 2023 et janvier 2024. Jakarta doit encore recevoir 36 chasseurs entre 2026 et 2029.

Ce contrat, Prabowo ne l’a pas signé en tant que président. Il l’a négocié et conclu lorsqu’il occupait le poste de ministre de la Défense sous l’administration Joko Widodo. Aujourd’hui chef de l’État, il en supervise l’exécution. La trajectoire stratégique n’a pas changé de main.

Pekanbaru, face aux Natuna

La base Roesmin Nurjadin de Pekanbaru est positionnée face à la mer de Chine méridionale, et plus précisément face aux îles Natuna, zone de friction directe et répétée avec la Chine. C’est là que les premiers Rafale opérationnels ont été déployés.

La tension autour des Natuna est concrète et documentée. En octobre 2024, un bâtiment des garde-côtes chinois a dû être repoussé à trois reprises en une semaine par les autorités indonésiennes, alors qu’il interférait avec des opérations de Pertamina, la compagnie pétrolière nationale, dans la zone économique exclusive de Jakarta, les eaux dans lesquelles l’Indonésie détient souverainement le droit d’exploiter les ressources naturelles. La Chine revendique ces mêmes eaux au titre de sa « ligne en neuf points », un tracé unilatéral qui lui attribue la majeure partie de la mer de Chine méridionale et que la quasi-totalité de la communauté internationale conteste. Jakarta refuse de le reconnaître, sans pour autant chercher l’affrontement direct.

Le Rafale est un appareil multirôle capable de missions de supériorité aérienne et de frappe maritime à longue portée. Les missiles Meteor BVR livrés lors de la même cérémonie complètent ce dispositif face à une menace aérienne.

Des pilotes à Saint-Dizier depuis l’été 2025

Depuis l’été 2025, une dizaine de pilotes de l’armée de l’air indonésienne suivent une formation sur Rafale à la base aérienne 113 de Saint-Dizier, auprès de l’Escadron de Transformation Rafale 3/4 Aquitaine, l’unité chargée de former tous les pilotes de chasse français sur cet appareil. Le cursus est dispensé en anglais, calqué sur celui des pilotes français.

Avant les premières livraisons, Dassault avait livré en Indonésie un simulateur et un centre de formation dédié. Les équipages indonésiens ont ainsi pu amorcer leur conversion opérationnelle avant de monter à bord des premiers appareils. Ce séquençage détermine le rythme auquel les 36 chasseurs restants pourront être absorbés d’ici 2029, une contrainte aussi importante que le calendrier contractuel.

Le parlement indonésien a approuvé pour 2026 un budget de défense de 187,1 billions de rupiahs, soit environ 11,4 milliards de dollars, en hausse de près de 50 % par rapport à l’allocation initiale votée sous l’administration précédente.

Rapporté au PIB, ce chiffre reste à 0,8 %, l’un des taux les plus faibles de l’Asie du Sud-Est. Jakarta affiche une cible de 1,5 %. Cet écart entre ambition affichée et moyens effectivement mobilisés pèsera sur le rythme des achats à venir.

De Jakarta à Paris, 18 Rafale en négociation

Malgré cette contrainte budgétaire, Paris et Jakarta ont continué à élargir leur coopération militaire. Lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron à Jakarta en mai 2025, le ministre des Armées Sébastien Lecornu et son homologue indonésien ont paraphé une lettre d’intention pour l’achat de Rafale supplémentaires, sans que les volumes ni le calendrier ne soient officiellement précisés. Plusieurs sources concordantes font état d’une cible de 18 appareils, ce qui porterait la commande totale à plus de 60 chasseurs. Le même document évoquait l’acquisition de frégates supplémentaires et de canons Caesar produits par KNDS, le groupe franco-allemand spécialisé dans l’armement terrestre.

En juillet 2025, le contrat portant sur deux sous-marins Scorpène Evolved de Naval Group est entré en vigueur, pour un montant estimé à environ deux milliards de dollars. L’accord prévoit un transfert de technologie vers PT PAL, le chantier naval d’État indonésien, une clause qui permet à Jakarta de développer progressivement sa propre industrie de défense plutôt que de rester durablement dépendant des livraisons françaises. Rafale, Scorpène, frégates, artillerie : en dix ans, Paris et Jakarta ont construit, contrat après contrat, un partenariat de défense couvrant l’ensemble des milieux, air, mer, sous-marin, sol, inédit entre la France et un pays avec lequel elle n’a aucune obligation d’alliance formelle.

Pour Dassault, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, le groupe a enregistré 26 livraisons de Rafale, dont 15 à l’export, pour un chiffre d’affaires de 7,4 milliards d’euros, en hausse de 18,5 %, et un bénéfice net de 977 millions d’euros. Au 31 décembre 2025, le carnet de commandes atteignait 220 appareils, dont 175 destinés à des clients étrangers. Si Jakarta confirme les 18 appareils supplémentaires, l’Indonésie rejoindra le groupe des plus grands clients export du Rafale, aux côtés de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de l’Inde.



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