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- Wall Street, premier actionnaire de Mars
- La rémunération d’Elon Musk, un contrat sur Mars
- Le jour où Musk a changé de planète cible
- Starship : entre les promesses et le calendrier
- La ruée vers les astéroïdes
- À qui appartient l’espace ?
- Washington, Pékin : deux agendas, un seul pôle Sud
- Les risques que SpaceX documente elle-même
Le 20 mai 2026, SpaceX a déposé à Wall Street un prospectus d’introduction en Bourse de plusieurs centaines de pages, document que la loi américaine rend juridiquement contraignant pour l’entreprise vis-à-vis de ses futurs actionnaires, détaillant des plans d’extraction minière sur des astéroïdes, la construction d’une ville sur la Lune et le transport d’un million de personnes vers Mars.
La société vise une valorisation supérieure à 2 000 milliards de dollars et entend lever entre 75 et 80 milliards, ce qui en ferait la plus grande introduction en Bourse de l’histoire des marchés financiers. Derrière les colonnes de chiffres, une question que le droit international de 1967 n’a pas été conçu pour trancher : à qui appartient l’espace ?
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Wall Street, premier actionnaire de Mars
Soixante-quinze à quatre-vingts milliards de dollars. C’est la somme qu’Elon Musk entend lever en introduisant SpaceX en Bourse, une levée sans précédent dans l’histoire financière mondiale, déposée auprès de la Securities and Exchange Commission américaine le 20 mai 2026 sous la forme d’un dossier réglementaire de plusieurs centaines de pages, appelé S-1, que toute société souhaitant se coter aux États-Unis doit remettre au gendarme boursier.
La valorisation cible a été relevée à plus de 2 000 milliards de dollars début avril, selon Bloomberg, soit davantage que Toyota, Volkswagen et Boeing réunis. En 2025, SpaceX a généré 18,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 33 % sur un an. Mais la société affiche simultanément une perte opérationnelle de 2,6 milliards et une perte nette de 4,9 milliards. Ces chiffres n’ont pas dissuadé les banques d’affaires de fixer un marché adressable total, toutes activités confondues, de la constellation satellitaire Starlink aux colonies martiennes, à 28 500 milliards de dollars.
Le Financial Times a qualifié le document d’« un des IPOs les plus audacieux de l’histoire ». La formule est précise : le prospectus inclut explicitement l’extraction minière d’astéroïdes, des centres de données extraterrestres et le transport de passagers vers la Lune et Mars. SpaceX elle-même qualifie ces marchés de « non prouvés » et les exclut de ses projections formelles en raison de leur « calendrier et ampleur incertains ». Elle les désigne néanmoins comme des « opportunités économiques potentiellement représentant des dizaines de milliers de milliards de dollars ».
Pour la première fois, la colonisation planétaire figure dans un document juridiquement contraignant pour une entreprise cotée en Bourse.
La rémunération d’Elon Musk, un contrat sur Mars
Le plan de compensation d’Elon Musk, tel que décrit dans le S-1, est sans équivalent dans l’histoire des marchés financiers.
Le conseil d’administration de SpaceX lui a accordé 1 milliard d’actions de classe B, réparties en quinze tranches égales. Ces actions de classe B confèrent à leur détenteur dix droits de vote par titre, contre un seul pour les actions ordinaires de classe A que détiendront les futurs actionnaires en Bourse, un mécanisme légal qui permet au fondateur de garder le contrôle de l’entreprise même après son introduction sur les marchés. Chaque tranche est conditionnée à deux critères cumulatifs : des paliers de capitalisation boursière allant jusqu’à 7 500 milliards de dollars, soit plus de trois fois la valeur actuelle d’Apple, l’entreprise la plus chère du monde, et l’établissement d’une colonie humaine permanente sur Mars comptant au moins un million d’habitants. Un second bloc d’environ 302 millions d’actions est lié à l’exploitation de centres de données installés dans l’espace.
Ces critères transforment la colonisation martienne en obligation contractuelle. Musk détient 85,1 % des actions de classe B, concentrant entre 79 et 85 % du pouvoir de vote total selon la méthodologie retenue. Aucun actionnaire minoritaire, aucune pression du marché ne pourra, après la cotation, faire abandonner l’objectif Mars. Bloomberg a formulé la structure ainsi : SpaceX est « un véhicule pour réaliser la vision de Musk d’une humanité multiplanétaire ».
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Le jour où Musk a changé de planète cible
Le 8 février 2026, Elon Musk a publié sur le réseau X un message qui a pris de court une partie de l’industrie spatiale. Moins d’un an après avoir qualifié la Lune de « distraction » au profit de Mars, il annonçait que SpaceX avait déjà réorienté son focus opérationnel vers la construction d’une « ville auto-croissante » sur la Lune.
« For those unaware, SpaceX has already shifted focus to building a self-growing city on the Moon, as we can potentially achieve that in less than 10 years, whereas Mars would take 20+ years », a déclaré Musk. L’argument est logistique autant que stratégique : une fenêtre de lancement vers la Lune s’ouvre tous les dix jours, contre tous les vingt-six mois vers Mars, les deux planètes ne se retrouvant alignées dans une position favorable qu’à cette fréquence-là, en raison de leurs orbites respectives autour du Soleil.
Mars reste l’horizon final. La Lune en est le laboratoire opérationnel : tester in situ les technologies de survie en milieu extraterrestre, produire de l’oxygène à partir des roches lunaires, gérer l’énergie solaire en l’absence d’atmosphère, construire des habitats à partir des matériaux trouvés sur place, dans un environnement accessible en trois jours de trajet plutôt qu’en sept mois. Ces mêmes technologies seront ensuite déployées sur Mars. Ce pivot décale aussi vers les années 2030 les premiers revenus commerciaux envisageables, là où Mars reste un horizon financier à vingt ans minimum.
Starship : entre les promesses et le calendrier
L’atterrisseur Starship est l’outil central de toute la séquence lunaire et martienne. Selon des documents internes obtenus par Politico fin 2025, SpaceX cible un atterrissage lunaire sans équipage en juin 2027 dans le cadre du programme Artemis, le programme spatial habité de la NASA dont l’objectif est de ramener des astronautes américains sur la Lune pour la première fois depuis 1972.
En février 2026, la NASA a profondément remanié son propre agenda. La mission Artemis III, initialement présentée comme le premier alunissage habité depuis Apollo 17, a été redéfinie en mission de rendez-vous et d’amarrage en orbite basse autour de la Terre, ciblée pour 2027, sans atterrissage sur la Lune. Le véritable alunissage habité a été repoussé à Artemis IV, en 2028. Le prospectus IPO mentionne lui-même des « vols cargo Starship vers la surface lunaire à partir de 2028 au plus tôt », dédiés dans un premier temps à la recherche.
SpaceX a bâti son développement spatial sur des contrats NASA, qui lui ont fourni les premiers financements publics massifs. Mais la société construit désormais en parallèle une infrastructure commerciale lunaire autonome, avec ses propres cibles de rentabilité et une gouvernance post-IPO conçue pour que Musk conserve plus de 50 % des droits de vote. Les coupes budgétaires proposées par l’administration américaine en 2026 sur les programmes NASA ont creusé davantage l’écart entre les deux agendas.
La ruée vers les astéroïdes
Le S-1 est explicite : SpaceX « compte mener des opérations d’extraction minière sur des astéroïdes pour extraire des métaux et autres ressources critiques ». Le document cible les métaux du groupe du platine, platine, palladium, rhodium, utilisés dans les pots catalytiques, les piles à combustible et les composants électroniques, les terres rares, le nickel, le cobalt, le fer et l’eau. Cette dernière présente un intérêt double : usage vital pour les colons, mais aussi, décomposée en hydrogène et oxygène, source de carburant pour les missions spatiales lointaines.
Les concentrations de ces métaux dans les astéroïdes sont estimées 5 000 fois supérieures à celles des mines terrestres. SpaceX forme des partenariats avec des startups spécialisées et se positionne comme pivot logistique d’une économie extractive spatiale, à la fois transporteur indispensable et concurrent potentiel de ces mêmes entreprises.
AstroForge, basée à Huntington Beach en Californie, est la plus avancée sur ce terrain. Sa première sonde, Odin, lancée le 26 février 2025 à bord d’un Falcon 9 de SpaceX, a perdu contact quelques heures après le décollage en raison de défaillances d’antenne et de panneaux solaires. « Odin did exactly what we needed : it taught us a ton », a indiqué la société dans ses communications officielles. Sa mission suivante, DeepSpace-2, vise le premier atterrissage commercial privé sur l’astéroïde 2022 OB5, dont les concentrations en métaux du groupe du platine sont au cœur de la thèse d’investissement.
Trois autres acteurs avancent sur des cibles différentes. TransAstra développe le véhicule Honey Bee, conçu pour capturer un astéroïde et concentrer la chaleur solaire afin d’en extraire l’eau et les métaux. Karman+, qui a levé 20 millions de dollars, prépare une mission de minage d’eau avec une fenêtre de lancement en 2027. Interlune, implantée à Seattle, cible l’hélium-3 lunaire, un isotope rare quasi absent sur Terre, estimé à 20 millions de dollars le kilogramme, dont les applications potentielles dans les réacteurs à fusion nucléaire de prochaine génération en font un matériau stratégique. Toutes ces entreprises dépendent des lanceurs SpaceX pour atteindre leurs cibles.
Le Forum Économique Mondial évalue l’économie spatiale à 1 800 milliards de dollars d’ici 2035, un marché sur lequel SpaceX contrôle aujourd’hui la quasi-totalité des capacités de lancement lourd réutilisables.
À qui appartient l’espace ?
Le Traité sur l’espace extra-atmosphérique, signé en 1967 par 117 États dont les États-Unis, la Russie et la Chine, pose un principe fondateur : aucune nation ne peut s’approprier la Lune ou les corps célestes, ni en les déclarant territoire national, ni en les occupant, ni par aucun autre moyen. Il présente néanmoins une lacune que les juristes du secteur spatial signalent depuis une décennie : le texte ne mentionne pas les entreprises privées, rédigé à une époque où seuls les États avaient la capacité technique d’atteindre l’espace.
Le Traité sur la Lune de 1979 avait tenté de combler ce vide. Il qualifie la Lune de « patrimoine commun de l’humanité » et interdit explicitement son exploitation commerciale privée. Dix-huit États l’ont ratifié, aucune grande puissance spatiale parmi eux. Sans les États-Unis, la Russie ni la Chine, ce texte n’a aucune portée pratique et est unanimement considéré comme lettre morte dans les cercles juridiques du secteur.
En 2015, les États-Unis ont ouvert une brèche. Le Commercial Space Launch Competitiveness Act, dit SPACE Act, autorise explicitement les citoyens et entreprises américaines à exploiter commercialement les ressources spatiales : toute entreprise américaine extrayant des ressources sur un astéroïde en devient propriétaire à part entière. Le texte précise que les États-Unis ne revendiquent pas de souveraineté sur les corps célestes eux-mêmes. Les législateurs avaient retenu l’analogie de la pêche en haute mer : personne ne possède l’océan, mais le poisson pris appartient au pêcheur. Plusieurs juristes contestent cette lecture : reconnaître la propriété de ce qui est extrait revient, selon eux, à exercer une forme de souveraineté de facto, ce que le Traité de 1967 interdit explicitement.
En 2020, les États-Unis ont lancé les Accords Artemis, un ensemble de principes non contraignants désormais signés par 67 nations, dont le Paraguay qui a rejoint le groupe le 7 mai 2026. Ces accords réaffirment le droit d’extraire des ressources spatiales et instituent des « zones de sécurité » autour des activités d’exploration : une zone dans laquelle les autres acteurs sont invités à ne pas s’aventurer pour éviter les interférences, ce qui constitue en pratique un périmètre d’exclusion informel. La Chine et la Russie, non signataires, dénoncent publiquement le dispositif comme une tentative américaine d’imposer un cadre favorable à la privatisation de l’espace. L’UNOOSA, l’agence des Nations Unies chargée des affaires spatiales, travaille depuis 2024 à clarifier ces ambiguïtés : l’extraction de ressources constitue-t-elle une « appropriation » interdite par le Traité de 1967 ? Aucune réponse n’a encore été arrêtée.
Le Space Settlement Institute, groupe de réflexion américain spécialisé en droit spatial, a développé une proposition législative dite de « Land Claims Recognition ». Elle permettrait au premier groupe privé à établir une colonie lunaire permanente de revendiquer et revendre la propriété foncière autour de sa base, non pas au titre de la souveraineté nationale, formellement interdite, mais au titre de « l’usage et de l’occupation », comme un rancher qui clôture le terrain qu’il exploite sans en être propriétaire au sens du droit foncier classique. La Lune représente 10 milliards d’acres. À 100 dollars l’acre, estimation retenue comme conservatrice par les experts consultés, la valeur totale atteindrait 1 000 milliards de dollars. La National Space Society a soumis cette approche à l’examen du Comité des Nations Unies pour l’utilisation pacifique de l’espace en 2024.
Washington, Pékin : deux agendas, un seul pôle Sud
Les États-Unis avancent sur deux fronts. La NASA pilote le programme Artemis, dont la mission IV, premier alunissage habité depuis Apollo 17 en décembre 1972, est désormais ciblée pour 2028. SpaceX construit en parallèle une infrastructure lunaire commerciale dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec ceux de l’agence qui la finance en partie. Cette situation n’a pas de précédent dans l’histoire des programmes spatiaux nationaux.
La Chine procède par étapes validées, sans calendrier médiatique. Sa mission Chang’e 7, prévue en 2026, ciblera le pôle Sud lunaire pour cartographier les réserves d’eau glacée, qui concentrent 60 % des réserves lunaires connues et constituent la ressource la plus convoitée, tant pour alimenter de futures bases habitées que pour produire du carburant. Chang’e 8, en 2028, tentera de fabriquer des briques de construction à partir du régolithe, le sol pulvérulent qui recouvre la surface lunaire, par impression 3D, pierre angulaire de la future base permanente ILRS développée conjointement avec la Russie. Pékin vise un alunissage habité avant 2030 et une base opérationnelle vers 2035.
L’Institut français des relations internationales relève qu’alors que « les États-Unis, la Chine et l’Inde concrétisent leurs ambitions lunaires, l’Europe cherche encore à définir sa position ». Le Sénat français a formulé une réponse dans ses propres travaux : l’exploitation des ressources spatiales est « un atout qu’il serait irresponsable de ne pas utiliser ». La Commission européenne et l’ESA n’ont pas arrêté de position commune sur le sujet à ce stade.
Les risques que SpaceX documente elle-même
Le prospectus consacre trente-six pages aux facteurs de risques. SpaceX a accumulé plus de 41 milliards de dollars de déficit depuis sa fondation. L’activité d’intelligence artificielle, issue de la fusion avec xAI, la startup d’IA d’Elon Musk, annoncée en février 2026, a seule généré une perte opérationnelle de 6,4 milliards de dollars en 2025, auxquels s’ajoutent 2,5 milliards supplémentaires au premier trimestre 2026.
Starlink représente 61 % du chiffre d’affaires total, soit 11,39 milliards de dollars sur 18,7 en 2025. Toute perturbation de cette constellation de satellites fragilise l’ensemble de l’édifice financier. Les marchés lunaires, martiens et asteroïdaux décrits dans le prospectus restent des paris à horizon décennal : aucune technologie commerciale n’a été validée à l’échelle industrielle dans aucun de ces segments. SpaceX le reconnaît noir sur blanc : ces marchés sont « non prouvés » et exclus de ses estimations formelles.
Un rapport de l’OCDE anticipe un triplement de la demande mondiale en minerais critiques d’ici 2050, avec une possible pénurie dès 2030. Des chercheurs spécialisés en droit international du développement ont publié une analyse selon laquelle les Accords Artemis « renforcent un modèle privatisé, premier arrivé-premier servi, ancrant davantage la domination des nations spatiales du Nord ». Le dépôt du S-1 de SpaceX a produit un effet que ni l’UNOOSA ni le Comité des Nations Unies n’avaient réussi à obtenir en soixante ans de négociations : forcer les gouvernements, les juristes et les marchés financiers à traiter simultanément, et dans l’urgence, la question de la propriété de l’espace.


