Afficher le sommaire Masquer le sommaire
- Les rayons vides de la Comédie
- 21 millions d’euros en 2021 contre 8,5 millions en 2024
- 1,5 million d’euros de loyer pour 8 de chiffre d’affaires
- 2017 : une reprise applaudie, une stratégie fragile
- De cinq librairies à deux en moins de dix ans
- Le promoteur immobilier qui n’a plus les moyens de ses ambitions
- Gibert, Nosoli, Sauramps : l’effondrement en série
- Le prix unique ne protège pas de tout
- Ce que Montpellier n’a pas fait
Au rez-de-chaussée moins un de la librairie de la place de la Comédie, un bandeau rouge barre l’entrée de l’espace jeunesse. Les rayons sont à moitié vides, les tables clairsemées. Depuis fin 2024, les distributeurs confirment que Sauramps n’achète plus de livres. La première librairie indépendante d’Occitanie, fondée en 1946, n’a jamais été aussi près de disparaître.
A LIRE AUSSI
Ubisoft va-t-il quitter Montpellier ?
Les rayons vides de la Comédie
Un bandeau rouge barre désormais l’entrée de ce qui était encore récemment un vaste espace jeunesse, au niveau moins un de la librairie de la place de la Comédie. Les affiches « Accès réservé » ont pris la place des livres. Les tables d’exposition sont à moitié vides, les rayons clairsemés. En mai 2026, Sauramps était absente de la Comédie du Livre de Montpellier, le festival littéraire qui fêtait sa 41e édition du 15 au 24 mai. C’était la première fois de son histoire que la librairie manquait ce rendez-vous. Le maire de Montpellier, Michaël Delafosse, a exprimé publiquement son soutien depuis le festival, sans annonce concrète. En avril 2026, la direction avait lancé une pétition sur Change.org pour exiger des travaux de réhabilitation des locaux ; elle avait réuni 1 398 signatures.
Fondée en 1946, Sauramps Comédie s’était imposée comme la première librairie indépendante d’Occitanie, forte de 115 000 références réparties sur six étages. En juillet 2020, Livres Hebdo la classait encore au 4e rang national sur 400 établissements, avec un chiffre d’affaires avoisinant les 16 millions d’euros pour le seul site de la Comédie.
A LIRE AUSSI
A Montpellier, un lieu unique en France
21 millions d’euros en 2021 contre 8,5 millions en 2024
Le chiffre d’affaires du groupe est passé de 21,3 millions d’euros en 2021 à 16,3 millions en 2022, puis 10,3 millions en 2023, avant d’atteindre 8,56 millions d’euros en 2024. En trois exercices, le réseau a perdu plus de la moitié de ses revenus. Les pertes nettes ont suivi la même pente : 500 000 euros en 2021, 159 000 euros en 2022, une accalmie trompeuse, puis 1,57 million en 2023 et 1,96 million en 2024. Les pertes cumulées atteignent 5,2 millions d’euros, selon La Lettre M, le journal économique régional. Au classement national, Sauramps est passée de la 4e à la 18e place pour l’ensemble de ses points de vente.
Depuis fin 2024, les distributeurs rapportent que Sauramps n’achète plus de livres. « Depuis l’an dernier, elles n’achètent plus, on ne fait plus de mises en place », a indiqué un distributeur à Livres Hebdo. Des employés, sous couvert d’anonymat, décrivent des commandes suspendues et une instruction de retourner les stocks aux éditeurs.
1,5 million d’euros de loyer pour 8 de chiffre d’affaires
Le bail de la librairie Comédie, dans le Triangle de Montpellier, représente environ 1,5 million d’euros par an, soit 17,6 % du chiffre d’affaires actuel. Les professionnels du secteur s’accordent à considérer qu’un loyer raisonnable pour une librairie ne dépasse pas 8 à 10 % des revenus. Autrement dit : Sauramps consacre aujourd’hui à son loyer une part deux fois supérieure à ce que les libraires estiment tenable. À 16 millions de revenus en 2021, la charge restait absorbable. À 8,56 millions en 2024, avec un bail inchangé, elle ne l’est plus.
Les locaux eux-mêmes aggravent la situation : zones régulièrement condamnées en raison d’infiltrations d’eau, accès difficile pour les personnes à mobilité réduite, inconfort thermique dans les étages supérieurs. Le propriétaire des murs, Actipierre, filiale du groupe AEW, est informé de la situation depuis 2021 selon la direction, sans avoir apporté de réponse substantielle.
Fin mai 2026, La Gazette de Montpellier a confirmé qu’un déménagement était à l’étude. « L’emplacement actuel n’est plus adapté et le loyer est beaucoup trop élevé. On cherche un nouvel emplacement », a indiqué la direction. Ni l’adresse ni le calendrier ne sont précisés.
2017 : une reprise applaudie, une stratégie fragile
En mars 2017, les librairies Sauramps sont placées en redressement judiciaire. Deux offres s’affrontent devant le tribunal de commerce de Montpellier : celle du Furet du Nord, libraire nordiste qui proposait de conserver 57 salariés sur deux sites, et celle d’Amétis, société de l’architecte et promoteur immobilier montpelliérain François Fontès, qui s’engageait à maintenir 94 emplois sur l’ensemble du réseau. Le personnel se met en grève, rejette les licenciements massifs promis par le Furet du Nord, et la cour d’appel retient l’offre d’Amétis. Dans les médias locaux et professionnels, la décision est présentée comme une victoire des salariés face aux appétits nordistes.
Amétis injecte six millions d’euros dans la relance : plafond végétalisé, mobilier neuf, mezzanine dédiée aux adolescents. En 2018, la société acquiert l’immeuble du Capoulié, rue Maguelone, pour y développer un concept baptisé « Sauramps Futur », dédié aux jeunes publics, à la technologie et à la bande dessinée. Les locaux resteront vides plusieurs années. La Ville de Montpellier y installera finalement Søstrene Grene, une chaîne de décoration scandinave. Dès 2018, Sauramps perdait par ailleurs le label Librairie Indépendante de Référence, qui conditionne l’accès à certaines aides publiques, signal précoce passé inaperçu. L’ouverture d’Odyssée, en périphérie commerciale, avec un loyer en centre commercial identifié dès le départ comme un facteur de fragilité, avait elle aussi pesé sur les comptes bien avant la crise.
De cinq librairies à deux en moins de dix ans
En 2017, Amétis reprenait cinq sites : Sauramps Comédie, Polymômes, Sauramps Odyssée, un espace au musée Fabre, et Sauramps Cévennes à Alès. En janvier 2025, la librairie du musée Fabre ferme, officiellement de façon « temporaire » en raison de travaux. En janvier 2026, c’est la totalité du site Odysseum qui baisse définitivement le rideau, non pas le seul espace manga comme certains médias l’avaient d’abord rapporté, mais l’ensemble du point de vente, selon La Gazette de Montpellier du 9 janvier 2026. Il reste aujourd’hui deux sites : la librairie Comédie à Montpellier et Sauramps en Cévennes à Alès. Les effectifs sont passés de plus de 90 salariés en 2020 à une soixantaine aujourd’hui.
Le promoteur immobilier qui n’a plus les moyens de ses ambitions
Amétis a injecté au total 9,5 millions d’euros dans la librairie depuis 2017. En 2023, François Fontès déclarait que son groupe était « dans une situation financière totalement satisfaisante ». En 2026, il évoque un « projet d’association » pour sauver l’enseigne, sans préciser avec qui ni sur quelle base. Une communication avait été promise avant fin avril 2026 ; la direction elle-même l’a ensuite démentie.
Le retournement s’explique en partie par la crise qui frappe la promotion immobilière française. En 2025, les promoteurs n’ont vendu que 92 352 logements neufs dans le pays, soit 45 % de moins que durant les années 2017-2019. Les défaillances d’entreprises du bâtiment et de la promotion ont progressé de 45 % sur un an au troisième trimestre 2025. Amétis fait par ailleurs l’objet d’une procédure devant la cour d’appel de Montpellier, dont la nature n’est pas précisée publiquement. Fontès se retrouve ainsi à devoir absorber les pertes croissantes de Sauramps au moment précis où son cœur de métier s’effondre.
Gibert, Nosoli, Sauramps : l’effondrement en série
Sauramps n’agonise pas seule. Nosoli estime que les volumes du marché des biens culturels, livres, disques, DVD, ont reculé de près de 15 % depuis 2021. Le Centre national du livre recensait 72 fermetures de librairies en 2024, contre une moyenne de 40 par an entre 2021 et 2023. La librairie Antoine à Versailles, centenaire, a disparu en 2025. Tire-Lire à Toulouse, 48 ans d’existence, et Comptines à Bordeaux, 50 ans d’existence et 180 000 euros de dettes, ont baissé le rideau en janvier 2026.
Les grandes enseignes ne résistent pas mieux. Le 27 avril 2026, le groupe Gibert, premier libraire indépendant de France, 140 ans d’histoire et 16 magasins à Paris et en région, a saisi le tribunal des activités économiques de Paris pour demander son placement en redressement judiciaire. Cinq semaines plus tard, le 1er juin 2026, le groupe Nosoli, qui réunit le Furet du Nord et Decitre avec 27 librairies et 600 à 649 salariés, était à son tour placé en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Lille Métropole. Le marché du livre physique a reculé de 2,5 % en volume en 2025, avec 307 millions d’exemplaires vendus pour 3,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Au premier quadrimestre 2026, les ventes ont chuté de 7,9 % en volume et 7,2 % en valeur sur un an.
Le prix unique ne protège pas de tout
La loi Lang de 1981 fixe le prix de vente des livres et interdit les remises au-delà de 5 %. Elle protège les librairies de la concurrence par les prix, mais elle les empêche aussi d’ajuster leurs tarifs pour compenser la hausse des charges, loyers, énergie, salaires. Amazon propose des délais de livraison qu’aucun libraire indépendant ne peut concurrencer. Le marché de l’occasion croît de 10 % par an, avec des marges supérieures au neuf. La Fnac et Cultura bénéficient d’économies d’échelle hors de portée des indépendants.
La polarisation de la demande aggrave encore la situation des établissements à catalogue large. En 2025, les ventes du Top 10 des titres représentaient 2,9 % du marché total, contre 1,3 % en 2024, soit une multiplication par 2,2. Les lecteurs achètent de plus en plus les mêmes best-sellers, au détriment des milliers d’autres titres que les grandes librairies indépendantes stockent précisément pour les proposer. Sans le phénomène Freida McFadden, auteure américaine de thrillers dont les ventes ont explosé en France en 2025, et le millième anniversaire d’Astérix, le marché 2025 aurait chuté de près de 5 %.
À partir de mars 2025, l’enveloppe du Pass Culture, le dispositif public qui permet aux jeunes d’acheter livres, places de concert ou jeux vidéo avec une aide de l’État, a été réduite de 300 à 150 euros pour les 18 ans, et les 15-17 ans en ont été progressivement exclus. David Lafarge, directeur de Sauramps, a indiqué : « On a vu la différence. » L’espace jeunesse de la librairie a été le premier à fermer.
Ce que Montpellier n’a pas fait
Quatre-vingts ans d’existence, 2 400 m², une adresse au cœur de la place de la Comédie : la fermeture de Sauramps priverait Montpellier d’un équipement que ses élus ont jusqu’ici soutenu en paroles, sans mesure d’urgence. La sénatrice Agnès Evren a interpellé la ministre de la Culture en mai 2026 sur la situation des librairies indépendantes, sans résultats concrets à ce jour. Le Syndicat de la librairie française propose la création d’une taxe sur les grands acteurs de la filière, Amazon, Fnac, Cultura, pour soutenir les indépendants, une piste sans traduction législative.
Sur la table : un déménagement vers un format réduit, 800 à 1 000 m² avec un loyer soutenable, et un « projet d’association » sans contenu précis. Même un sauvetage laisserait des cicatrices durables : des mois de commandes suspendues ont entamé la confiance des fournisseurs. Un repreneur sérieux reste à identifier. La confiance des lecteurs, elle, se reconstruit encore plus lentement que les rayons.


