Ces aéroports fantômes qui rapportent de l’argent… sauf aux contribuables

Des aéroports quasi vides coûtent des centaines d'euros par passager aux finances publiques. Mais Ryanair, les prestataires locaux et les élus y trouvent leur compte. Enquête sur un paradoxe européen.

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Un aéroport quasi désert, reconverti dans les colis bon marché venus de Chine, croyait avoir trouvé sa deuxième vie. Une taxe de deux euros a suffi à l’effacer en quatre semaines. Derrière l’effondrement de Paris-Vatry se dessine une mécanique européenne bien plus ancienne : des dizaines de plateformes régionales sous perfusion publique, qui enrichissent méthodiquement des acteurs privés tout en creusant les déficits des collectivités qui les financent. L’échéance de 2027, date à laquelle Bruxelles doit revoir ses règles sur les aides d’État, pourrait forcer une vérité comptable que les élus locaux repoussent depuis vingt ans.

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De 4 000 tonnes à 800 : Vatry en un mois

En février 2026, l’aéroport Paris-Vatry, dans la Marne, traitait encore 4 000 tonnes de fret par mois. En mars, ce volume était tombé à 800 tonnes. En avril, les gestionnaires annonçaient une quasi-absence totale d’activité. Les rotations de vols cargo depuis la Chine sont passées de sept à deux par semaine. Un plan social prévoyant la suppression de dix-sept postes sur la trentaine que compte la structure a été enclenché.

La cause est une ligne dans un texte budgétaire : l’instauration, au 1er mars 2026, d’une taxe de deux euros par petit colis importé hors Union européenne, visant directement les envois de plateformes comme Shein, Temu ou AliExpress. Ces flux représentaient l’essentiel du trafic fret que Vatry avait mis plusieurs années à construire.

Vatry avait pourtant semblé trouver une issue. Après des années de déficit passagers (3 millions d’euros de subventions publiques pour 108 000 passagers en 2017, soit plus de 30 euros par voyageur, souvent supérieur au prix du billet Ryanair), la plateforme s’était repositionnée comme plateforme de livraison pour le commerce en ligne, traitant les colis expédiés depuis l’Asie vers l’Europe. Sa capacité déclarée atteignait 200 000 tonnes annuelles ; les volumes réels ne dépassaient pas 9 000 tonnes, mais la courbe était orientée à la hausse, au point qu’un bureau des douanes dédié avait été ouvert sur site en juillet 2024. Ce modèle a duré moins de deux ans.

Le retrait de Ryanair, au printemps 2025, avait déjà privé l’aéroport de son seul trafic passagers significatif, après le triplement de la taxe sur les billets d’avion dans la loi de finances 2025. La Région Grand Est, actionnaire et subventionneur, avait réduit sa contribution de 20 % entre 2024 et 2025. Elle a annoncé la suppression totale de sa participation dès 2026.

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140 millions d’euros par an, depuis trente ans

Vatry est un cas extrême, mais loin d’être isolé. La France compte 73 aéroports commerciaux sur son territoire métropolitain, c’est le décompte que la Cour des comptes a établi dans son rapport thématique de juin 2023, en retenant les plateformes ayant accueilli plus de 1 000 passagers en 2019. Parmi eux, à peine une quinzaine parviennent à l’équilibre financier : Paris-CDG, Orly, Bordeaux, Lyon, Nantes, et quelques autres plateformes à fort trafic. Les cinquante-huit restants, sous le million de passagers, survivent grâce à des subventions publiques que les collectivités territoriales versent sans interruption depuis deux à trois décennies, environ 140 millions d’euros par an, auxquels s’ajoutent plus de 100 millions au titre de la péréquation sur les postes d’inspection-filtrage et les redevances de contrôle aérien.

Dans la région Occitanie, sept aéroports (Tarbes-Lourdes, Carcassonne, Perpignan, Béziers, Nîmes, Rodez et Castres) coûtent collectivement une trentaine de millions d’euros par an aux finances publiques. Béziers et Carcassonne affichent chacun un déficit annuel d’environ 3,5 millions d’euros. Dans le Grand Est, les trois plateformes régionales ont absorbé 129,2 millions d’euros de fonds publics cumulés entre 2016 et 2023, sans qu’aucune n’ait atteint l’équilibre.

Le seuil de rentabilité d’un aéroport de taille intermédiaire se situe entre 700 000 et un million de passagers par an. Metz-Nancy-Lorraine a été conçu pour en accueillir 500 000 au maximum : il ne peut pas, même à plein régime, financer sa propre exploitation. Dans les plateformes les plus petites, les subventions publiques par passager atteignent 200 à 300 euros. La ligne Aurillac-Paris, à elle seule, reçoit 5 millions d’euros de soutien annuel répartis entre l’État et les collectivités locales.

La France est loin d’être seule dans ce cas. L’Airports Council International estime qu’environ 80 aéroports européens accueillent moins d’un million de passagers par an, et que près des trois quarts d’entre eux sont en déficit permanent.

Comment Ryanair a retourné le rapport de force

Au début des années 2000, les compagnies à bas coûts ciblaient délibérément les plateformes secondaires dont le trafic stagnait : coûts réduits, faible congestion, possibilités de négociation avantageuses, marchés moins disputés. Dès 2004, sept aéroports français (Dinard, Tours, La Rochelle, Nîmes, Bergerac, Carcassonne, Beauvais) affichaient un taux de trafic low-cost supérieur à 80 %. En 2024, Carcassonne, Béziers, Nîmes et Paris-Beauvais dépassent les 99 %.

En vingt ans, les aéroports qui avaient d’abord profité de l’intérêt des compagnies se sont retrouvés dans l’impossibilité de s’en passer. Le directeur de l’aéroport de Bergerac estimait le coût d’ouverture d’une nouvelle liaison à 250 000 euros, hors aides marketing fournies par les acteurs locaux. À Carcassonne, une seule compagnie, Ryanair, assure la totalité du trafic, ce qui lui confère un pouvoir de négociation sans contrepartie.

C’est dans ce contexte de dépendance que les « contrats de services marketing » ont proliféré. Le principe : une collectivité publique verse de l’argent à une compagnie aérienne pour que celle-ci « fasse la promotion » d’une destination sur son site web, une opération présentée comme du tourisme, fonctionnant en réalité comme une subvention déguisée à l’ouverture de lignes. Entre 2010 et 2017, l’Association de promotion des flux touristiques et économiques (APFTE), financée quasi intégralement par des fonds publics, a ainsi versé 8,5 millions d’euros à Ryanair en échange de la « promotion » de Montpellier. La Commission européenne a conclu que ces versements constituaient des aides d’État illégales et enjoint la France à les récupérer.

D’autres affaires du même type ont suivi. Des contrats analogues signés avec l’aéroport de La Rochelle entre 2003 et 2010 ont abouti, en juillet 2022, à une injonction de remboursement de 8,4 millions d’euros. À Carcassonne, des accords conclus entre 2001 et 2011 ont été qualifiés d’aide d’État incompatible à hauteur de 1,8 million d’euros. L’association APNA, qui surveille ces pratiques, estime qu’une quarantaine d’aéroports régionaux français sont concernés. Selon l’ONG Transport & Environment, dix-sept des 224 aéroports desservis par Ryanair dans l’Union européenne sont directement déficitaires, et trente-cinq autres dépendent d’aides publiques, soit un quart du réseau européen de la compagnie. La France en héberge seize sur les trente-cinq identifiés, contre sept en Italie.

Le chantage aux 750 000 sièges

En novembre 2024, Ryanair a menacé publiquement d’abandonner dix aéroports régionaux français si la taxe sur les billets d’avion (la TSBA) était inscrite dans le budget 2025. La loi de finances a finalement porté cette taxe de 2,63 à 7,4 euros pour les vols intérieurs ou à destination de l’Europe, soit une hausse de près de 180 %. La compagnie a mis sa menace à exécution.

Au printemps 2025, Ryanair a quitté Vatry. Le 30 juillet 2025, elle a annoncé officiellement l’arrêt de ses opérations à Bergerac, Brive et Strasbourg pour la saison hivernale, entraînant la suppression de 750 000 sièges et de vingt-cinq lignes, soit une réduction de 13 % de sa capacité totale en France. En novembre 2025, la compagnie annonçait de nouvelles suspensions pour l’été 2026.

La Chambre régionale des comptes des Hauts-de-France avait décrit ce mécanisme dès 2019 : « Sans le soutien municipal, la société enregistrerait des pertes chroniques et durables. Le risque d’exploitation est de fait transféré à la collectivité. » Jacek Krawczyk, ancien président de la compagnie nationale polonaise LOT, avait formulé la logique d’ensemble avec une brutalité comparable : « La relation entre les aéroports locaux et les transporteurs à bas prix est suicidaire. »

Ciudad Real, Castellón : le bilan européen

L’aéroport Central de Ciudad Real, en Castille-La-Manche, en constitue la version la plus documentée. Construit à 200 kilomètres au sud de Madrid et inauguré en décembre 2008, il avait été équipé de la plus longue piste d’atterrissage d’Europe pour accueillir les Airbus A380, avec une capacité théorique de plusieurs millions de passagers par an. Son coût de construction est estimé à 450 millions d’euros. Il a accueilli 53 557 passagers en 2009 avant d’être placé en liquidation judiciaire dès juin 2010, ses dettes s’élevant alors à 529 millions d’euros. En 2013-2014, l’infrastructure a été adjugée aux enchères pour 56,2 millions d’euros, puis revendue pour la somme symbolique de 10 000 euros à un consortium chinois en juillet 2015, soit de 450 millions à 10 000 euros en sept ans.

L’aéroport de Castellón-Costa Azahar, dans la région de Valence, a ouvert en mars 2011 après 150 millions d’euros de travaux, sans qu’aucune compagnie aérienne n’ait accepté d’y opérer. Dès 2012, une piste du tarmac a dû être démolie à la suite d’une erreur de mesure. L’infrastructure est restée quasi déserte pendant quatre ans, sa seule notoriété tenant à la statue de Carlos Fabra, l’élu local qui avait porté le projet et qui a depuis été condamné pour évasion fiscale. Ryanair a finalement annoncé des liaisons vers Londres-Stansted et Bristol en 2015.

Plus au nord, l’Union européenne a alloué 615,7 millions d’euros à la Pologne entre 2007 et 2013 pour développer ses infrastructures aéroportuaires, presque deux fois ce qu’elle a accordé à l’Espagne, deuxième bénéficiaire sur la période, et plus d’un tiers des fonds européens totaux consacrés aux aéroports des États membres. L’aéroport de Łódź, rénové pour accueillir des low-cost, se situe à cinquante minutes en voiture de Varsovie. La Cour des comptes européenne a conclu, dans son rapport spécial n°21 publié en 2014, que ces investissements représentaient un « faible rapport qualité-prix », les décisions ayant été « mal conçues, mal mises en œuvre et sans justification économique ».

À qui profite l’aéroport vide

Les compagnies low-cost captent les subventions directes, les contrats marketing et les tarifs d’utilisation de piste négociés au plus bas (ces redevances que les aéroports facturent aux compagnies pour chaque décollage et atterrissage), sans assumer aucun risque d’exploitation, celui-ci étant transféré aux collectivités. Les prestataires locaux (carburant, maintenance, sécurité, restauration) facturent leurs services indépendamment du trafic réel. Les zones d’activités adjacentes, entrepôts, plateformes logistiques et zones franches, s’installent sur des terrains dont la présence aéroportuaire valorise le foncier, même quand les avions ne décollent plus.

Paris-Vatry en offre l’exemple concret : pendant plusieurs mois, des volumes croissants de colis en provenance de Chine ont justifié l’ouverture d’un bureau des douanes dédié sur site, le recrutement de personnels de manutention, et des rotations cargo régulières, une économie locale réelle, financée en amont par des subventions publiques aux infrastructures, effondrée dès que la fiscalité a changé.

Les élus locaux siègent souvent dans les conseils d’administration ou les syndicats mixtes qui gèrent ces plateformes, ce qui signifie concrètement que les mêmes personnes décident des subventions et approuvent les budgets déficitaires. La Chambre régionale des comptes du Grand Est a posé le problème dans son rapport de mars 2025 : « La simple prolongation de leur situation actuelle n’apparaît pas envisageable », tout en notant que les décisions de fermeture demeurent politiquement coûteuses. Un aéroport, même peu fréquenté, représente pour une majorité locale un argument de désenclavement territorial qu’aucun tableau comptable ne suffit à démonter.

2027 : Bruxelles fixe une date

Les règles européennes sur les aides d’État aux aéroports datent de 2014. Elles autorisaient des subventions publiques au fonctionnement sous certaines conditions, avec des dérogations élargies après la pandémie de Covid-19. Ces lignes directrices ont été prolongées jusqu’en avril 2027. En août 2024, la Commission européenne a lancé un appel à contributions en vue d’une révision, visant à intégrer les objectifs de réduction des émissions du Pacte vert. En mars 2026, elle a publié une étude d’appui favorable à cette révision.

La Chambre régionale des comptes du Grand Est avait anticipé cette échéance dès mars 2025 : pour Vatry et Metz-Nancy-Lorraine, « en l’absence d’évolutions significatives sous cinq ans, la question de la poursuite de leur activité devra être posée ». La chambre préconisait de prendre des décisions « au regard du très probable resserrement des règles européennes sur les aides d’État aux aéroports dès 2027 ».

La loi de finances française 2025 ajoute une contrainte propre au calendrier national : à compter du 1er janvier 2027, les déficits liés aux missions de contrôle et de sécurité dans les plus petits aéroports, ceux qui accueillent moins d’un million de passagers par an, ne seront plus pris en charge par l’État, mais devront être couverts par les collectivités propriétaires. Le paquet législatif européen « Fit for 55 », adopté pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici 2030, impose de nouvelles contraintes aux compagnies aériennes qui pourraient les conduire à réduire leur présence sur les lignes les moins rentables. ACI Europe a chiffré l’impact possible à une baisse de trafic allant jusqu’à 20 % dans les aéroports régionaux. Les aéroports accueillant moins de cinq millions de passagers par an facturent déjà aux compagnies 16,4 % de moins qu’en 2019, ils grattent sur les tarifs pour retenir le peu de trafic qu’ils ont encore, tandis que les coûts réglementaires augmentent dans l’autre sens.



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