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Le partenariat noué en janvier entre Renault et un constructeur aéronautique spécialisé dans les drones de combat prend une dimension que personne n’avait encore officialisée : un site normand de 3 100 salariés va motoriser des engins militaires capables de frapper à des milliers de kilomètres. Derrière la mécanique industrielle qui se met en place, un pari colossal sur la capacité de l’automobile à produire la guerre à cadence de série. La question syndicale, elle, est déjà posée.
Samedi 6 juin, dans les colonnes d’Ouest France, Catherine Vautrin, ministre des Armées, a confirmé que l’usine Renault de Cléon, en Seine-Maritime, participera à la fabrication des drones militaires Chorus avant la fin de l’année. « La production de masse, à cadence industrielle automobile, débutera avant la fin de cette année », a-t-elle déclaré.
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Chorus est un drone de frappe à longue portée, développé conjointement par Renault et la société aéronautique Turgis & Gaillard. Pressenti pour le programme depuis janvier, le site normand y est désormais officiellement intégré. Cléon fournira les moteurs diesel Renault 2L embarqués dans les aéronefs, c’est son rôle unique dans la chaîne. Ces moteurs seront ensuite acheminés vers l’usine Renault du Mans, en Sarthe, où s’effectuera l’assemblage complet. L’installation des charges militaires n’entre dans le périmètre de Renault ni à Cléon, ni au Mans.
Avec ses 3 100 salariés, le site normand fabrique habituellement des moteurs électriques, des moteurs thermiques et des boîtes de vitesses pour les marques Renault et Dacia. La production courante du site n’est pas remise en cause, une chaîne dédiée aux drones s’y ajoutera.
100 000 euros l’unité, 3 000 km de rayon d’action
Le drone Chorus mesure dix mètres d’envergure pour huit mètres de longueur. Il vole à 400 km/h en vitesse de croisière, peut opérer jusqu’à 5 000 mètres d’altitude et dispose d’un rayon d’action de 3 000 kilomètres avec une charge utile militaire de 500 kilogrammes. Son pilotage s’effectue à distance, par satellite, via le GPS américain ou Galileo, le système de navigation européen équivalent.
Le Scalp, missile de croisière actuellement en service dans l’armée française, coûte plus d’un million d’euros l’unité. Le Chorus, lui, est estimé à environ 100 000 euros, pour une capacité de frappe comparable. Patrick Pailloux, délégué général de la Direction générale de l’armement (DGA), l’organisme d’État chargé des programmes militaires, a qualifié ce prix d’« extrêmement compétitif », tout en indiquant qu’il pourrait être sous-évalué au regard des ambitions du programme.
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Un premier lot de dix exemplaires doit être livré à la DGA à l’été 2026 pour évaluation opérationnelle. Le premier vol est prévu en septembre 2026. Turgis & Gaillard, constructeur aéronautique de 400 salariés basé en région parisienne, est le partenaire technique de Renault sur ce programme depuis l’officialisation de leur association en janvier dernier.
L’automobile au rythme de la guerre
Six cents drones par mois. C’est la cadence visée une fois la montée en production accomplie. Pour y parvenir, Renault et Turgis & Gaillard ont opté pour des méthodes d’assemblage empruntées à l’industrie automobile plutôt qu’aux standards aéronautiques classiques.
Le rivetage autoperçant, technique courante dans la carrosserie automobile, a été retenu pour la structure des aéronefs. Moins contraignant que les procédés homologués dans l’aéronautique civile ou militaire traditionnelle, il permet de réduire les délais et les coûts de fabrication. Certaines phases d’essais ont également été allégées dans le même objectif.
La CGT, syndicat le mieux implanté chez Renault, estime qu’environ 200 salariés seront mobilisés sur l’ensemble du périmètre français du groupe pour ce projet. Au Mans, cinquante ouvriers doivent être affectés dès juillet 2026 dans un bâtiment séparé de la ligne principale. Le nombre de postes concernés à Cléon n’a pas été précisé par la direction.
Un milliard conditionné aux essais
Le chiffre d’un milliard d’euros circule depuis l’annonce du projet en janvier. Il correspond à la valeur maximale théorique du programme, non à un engagement ferme.
Fin décembre 2025, la DGA a attribué à Renault et Turgis & Gaillard un premier contrat de 35 millions d’euros, couvrant la recherche et développement, l’industrialisation et une première petite série destinée aux tests et à l’homologation militaire des appareils. C’est sur cette base que le programme avance aujourd’hui.
Le milliard est un accord-cadre. Il ne sera atteint que si la cadence de 600 unités mensuelles est effectivement tenue, ce qui représenterait 100 millions d’euros par an pendant dix ans. La décision appartient à la DGA, après évaluation des résultats des tests prévus à l’été 2026.
Dans l’usine, la question de la conscience
Dès le 19 janvier 2026, jour de l’annonce officielle du partenariat Renault-Turgis & Gaillard, la CGT Renault a pris position contre le projet. « La guerre ne doit pas devenir un débouché industriel pour Renault », a déclaré l’organisation syndicale, qui a réclamé la création d’un statut d’objecteur de conscience pour les salariés refusant de travailler sur ces productions. SUD Renault s’est prononcé dans le même sens.
Cette revendication n’est pas sans précédent dans l’industrie française. Début 2026, l’Union démocratique bretonne avait formulé une demande identique lorsque les Fonderies de Bretagne, une usine de pièces mécaniques appartenant au groupe Renault implantée dans le Finistère, avaient commencé à produire des obus pour l’armée. Dans les deux cas, la question posée est la même : quel cadre juridique s’applique à un salarié du secteur civil appelé à contribuer, même indirectement, à une production létale ? Aucune réponse légale n’a été apportée à ce jour.
L’intégration officielle de Cléon dans le programme rouvre ce débat sur un site de 3 100 personnes qui n’avait pas été associé à l’annonce initiale de janvier.
Renault, dix milliards de pertes et un contrat d’armement
En 2025, Renault a enregistré une perte nette de 10,9 milliards d’euros, due principalement au fait que sa participation dans Nissan a dû être inscrite dans ses comptes pour une valeur très inférieure à ce qu’elle valait auparavant. Son bénéfice opérationnel a reculé de 14,8 % à 3,632 milliards d’euros, pour une marge opérationnelle de 6,3 %. Pour 2026, le groupe prévoit une marge d’environ 5,5 %, sous la pression tarifaire des constructeurs chinois.
La DGA a sollicité Renault Group pour « mettre son expertise au service du développement d’une filière française de drones ». Le groupe a accepté en faisant valoir sa capacité à « concevoir, industrialiser et produire en grande série des objets hautement technologiques, tout en maîtrisant la qualité, les coûts et les délais ». Il indique qu’il « n’a pas l’intention de devenir un acteur majeur de l’industrie de défense ».
La diversification ne s’arrête pas aux drones aériens. Depuis mars 2026, Renault travaille sur un projet de drone terrestre à usage militaire et civil, en collaboration avec le groupe belge John Cockerill, propriétaire d’Arquus, spécialiste français des véhicules militaires. Ce prototype, de la taille d’une petite voiture tout-terrain, est conçu pour la reconnaissance sur le champ de bataille. Sa présentation pourrait intervenir au salon Eurosatory, qui se tient du 15 au 19 juin à Villepinte, sans que Renault n’ait encore confirmé officiellement sa participation à cet événement avec ce projet.
31 milliards de commandes et Chorus en première ligne
Le 22 janvier 2026, la DGA a passé ses premières commandes de munitions téléopérées à longue portée, des engins à usage unique guidés par satellite vers leur cible, également appelés « One Way Effector » dans le vocabulaire de l’OTAN, auprès de MBDA et Aviation Design. Ces munitions sont capables de frapper des cibles à plus de 500 kilomètres avec une charge de 40 kilogrammes. Le premier lot est attendu mi-2027.
En avril 2026, Catherine Vautrin a annoncé un plan d’investissement de 25 milliards d’euros d’ici à 2030, consacré aux munitions et aux nouvelles technologies militaires. Les commandes globales de la défense française atteignent 31 milliards d’euros en 2026, un niveau sans précédent depuis des décennies. Ces munitions de 500 kilomètres de portée représentent le bas du spectre de ce réarmement. Le Chorus, motorisé à Cléon et assemblé au Mans, est conçu pour opérer six fois plus loin, avec une charge dix fois plus lourde, pour un dixième du prix d’un missile de croisière.


