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Le 12 février 2026, lors de sa quatrième visite à New Delhi, Emmanuel Macron a obtenu la validation indienne d’un achat de 114 Rafale supplémentaires pour un montant évalué à 30 milliards d’euros — le plus grand contrat potentiel de l’histoire de l’armement français. Derrière ce chiffre, une décennie de conquête commerciale méthodique qui a fait du chasseur de Dassault Aviation l’instrument le plus efficace de la diplomatie française. Partout où Paris a vendu un Rafale, un choix géopolitique a précédé la signature. L’avion à 80 millions d’euros est devenu, appareil après appareil, le marqueur d’un monde qui se réarme en cherchant à s’affranchir de Washington.
L’Inde, 30 milliards, et un contrat pas encore signé
Trente milliards d’euros. C’est le montant évalué du contrat indien en cours de négociation, validé le 12 février 2026 par le Conseil d’acquisition de la défense (DAC) de New Delhi. Dans le système d’achat militaire indien, cette validation — appelée « Acceptance of Necessity » — constitue le premier feu vert politique obligatoire : il autorise l’ouverture des négociations formelles, mais ne vaut pas commande. Le programme porte sur 114 Rafale destinés à l’armée de l’air indienne, dans le cadre du programme MRFA (Multi-Role Fighter Aircraft). Dix-huit appareils seraient livrés directement depuis la France. Les 96 restants seraient assemblés sur le sol indien, conformément à la politique nationale « Make in India » qui exige qu’une large part de la production militaire soit réalisée localement.
Ce n’est pas encore un contrat. Les négociations techniques et commerciales entre Dassault Aviation et l’armée de l’air indienne se poursuivent. L’Élysée a qualifié cette validation de « jalon très important ».
Ce qui est signé, en revanche : en avril 2025, New Delhi avait commandé 26 Rafale Marine — 22 monoplaces et 4 biplaces — pour équiper le porte-avions INS Vikrant, avec des livraisons attendues entre 2028 et 2030. L’Inde est donc en passe de devenir le premier opérateur étranger du Rafale par volume. À fin 2025, 533 appareils ont été commandés depuis le lancement du programme, dont 299 à l’export et 234 pour les forces françaises.
Pour comprendre ce que représente ce contrat, et pourquoi l’Inde choisit le Rafale plutôt qu’un concurrent américain, il faut d’abord comprendre de quoi on parle quand on parle de son prix.
Ce que « 80 millions » veut dire — et ce qu’il cache
Le prix de 80 millions d’euros est une référence, pas un tarif. Le coût unitaire d’un Rafale « nu » — sans armement, sans équipements spécifiques, sans soutien logistique — oscille entre 70 et 100 millions d’euros selon la version commandée : Rafale C monoplace, Rafale B biplace ou Rafale M naval, cette dernière étant renforcée pour opérer depuis un porte-avions. En décembre 2025, les données présentées à l’Assemblée nationale établissent le coût d’un appareil à 119 millions d’euros. À titre de comparaison, un Eurofighter Typhoon britannique est facturé 187,5 millions.
L’avantage compétitif du Rafale ne réside pas dans le prix d’achat, mais dans ce qu’il coûte à faire voler. Selon le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, entendu au Sénat fin 2023, le coût de l’heure de vol d’un Rafale est de 20 000 euros — chiffre officiel de l’armée française. Le Government Accountability Office américain, l’équivalent de la Cour des comptes aux États-Unis, évalue celui du F-35 à 41 000 euros.
Mais le prix affiché ne dit rien du coût réel d’un contrat. Le Qatar a commandé 36 appareils en deux tranches pour 6,3 milliards d’euros armement compris — soit plus de 175 millions par appareil tout compris, une fois intégrés la formation des équipages, les simulateurs, le soutien logistique et les transferts de technologie. Le contrat émirati de 2021, portant sur 80 appareils, est évalué entre 14 et 16 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent armements et équipements complémentaires. Les 80 millions sont le prix d’entrée. Le prix de sortie d’un contrat Rafale est une autre affaire.
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Comprendre pourquoi des pays comme l’Inde, les Émirats ou l’Indonésie choisissent le Rafale plutôt que le F-35 américain — souvent plus performant sur le papier — exige de saisir une contrainte que peu de gouvernements acceptent d’assumer : la réglementation américaine dite ITAR, pour International Traffic in Arms Regulations. Cette réglementation soumet les équipements militaires contenant des composants américains à un contrôle permanent de Washington. Concrètement : un pays qui achète des armements américains doit obtenir l’accord des États-Unis avant de les utiliser dans certaines opérations, et peut se voir couper l’accès aux mises à jour ou aux pièces de rechange si les relations diplomatiques se dégradent.
Dassault Aviation a bâti son argumentaire export sur cet écart. Entièrement conçu par des industriels français — Dassault, Thales, Safran et MBDA –, le Rafale ne contient aucun composant soumis à la réglementation ITAR. Aucune décision politique américaine ne peut en conditionner l’usage. Depuis 2015, c’est cet argument que l’avionneur place en tête de chacune de ses présentations à l’export.
Le F-35 dispose d’atouts que le Rafale ne peut pas revendiquer : une furtivité supérieure — c’est-à-dire une capacité à échapper aux radars adverses grâce à sa forme et ses matériaux –, une intégration native dans l’architecture de commandement de l’OTAN, et le poids politique d’un engagement de sécurité américain implicite. Pour treize nations européennes, ces arguments l’ont emporté. Mais pour l’Égypte, l’Inde, les Émirats, l’Indonésie ou la Serbie, la garantie de pouvoir utiliser leurs avions sans demander la permission à Washington a pesé plus lourd.
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L’Égypte a ouvert la voie en février 2015 avec une première commande de 24 appareils, suivie en mai 2021 d’une tranche de 30 unités supplémentaires — 54 Rafale au total, partiellement financés par un prêt garanti par l’État français. Ce mécanisme, par lequel Paris avance une partie des fonds pour permettre à l’acheteur de signer, est devenu une constante du modèle export : il rend le Rafale accessible à des pays qui ne disposent pas immédiatement des budgets nécessaires, tout en ancrant une relation financière et diplomatique durable.
Dès mai 2015, le Qatar commande 24 appareils pour 6,3 milliards d’euros armement compris, puis 12 unités supplémentaires en décembre 2017. En septembre 2016, l’Inde signe pour 36 Rafale destinés à son armée de l’air pour 8,8 milliards de dollars — premier grand contrat avec une puissance historiquement non-alignée. La Grèce et la Croatie rejoignent les opérateurs en 2021 et 2022, avec respectivement 18 et 12 appareils partiellement issus des stocks de l’armée de l’air française.
L’Indonésie commande 42 appareils en 2022 pour environ 8 milliards d’euros. En août 2024, la Serbie signe pour 12 Rafale — environ 3 milliards de dollars — lors d’une cérémonie à Belgrade en présence des présidents Macron et Vučić.
Le contrat le plus lourd reste celui des Émirats arabes unis, signé le 3 décembre 2021 : 80 Rafale au standard F4 — c’est-à-dire dans la version la plus récente disponible à cette date — pour 14 à 16 milliards d’euros. C’est le plus grand contrat d’armement de la Ve République. Le premier appareil produit pour les forces aériennes émiraties a été présenté lors d’une cérémonie à Paris le 29 janvier 2025, en présence du ministre de la Défense Sébastien Lecornu. Les premières livraisons effectives sont programmées fin 2026, la totalité des 80 appareils devant être remise d’ici 2031.
Un cas à part mérite d’être mentionné. Le 17 novembre 2025, sur la base aérienne de Villacoublay, Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky ont signé une déclaration d’intention portant sur l’achat futur par Kiev d’environ 100 Rafale avec armement complet, accompagnés de systèmes de défense aérienne, de radars et de drones. « Une perspective d’une dizaine d’années », a indiqué Macron, à l’horizon de l’après-guerre. Aucun financement n’est défini, aucun calendrier arrêté. Positionner Paris comme fournisseur principal de l’armée ukrainienne future, c’est aussi peser sur l’architecture de sécurité européenne au moment où celle-ci se reconstruit.
Champion du monde, absent chez lui
Ce palmarès mondial contraste avec un angle mort persistant : l’Europe occidentale. Treize nations européennes ont commandé le F-35 américain. Trois seulement — la Grèce, la Croatie et la Serbie — ont opté pour le Rafale. Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a plaidé devant les sénateurs pour une « préférence européenne » dans les investissements de défense du continent. « Il y a toujours une préférence américaine en Europe », a-t-il indiqué.
Les raisons de cette inertie sont documentées. L’OTAN a construit depuis vingt ans un écosystème d’interopérabilité autour du F-35 : systèmes de communication partagés, données de ciblage intégrées, entraînements communs. Une armée de l’air qui basculerait vers le Rafale perdrait, du jour au lendemain, une partie de sa capacité à opérer aux côtés de ses alliés. S’y ajoutent les compensations industrielles — les « offsets », dans le jargon du secteur : des contrats de sous-traitance accordés aux industries du pays acheteur pour rendre politiquement acceptable l’achat d’un avion étranger — que Washington propose systématiquement aux gouvernements signataires.
La Pologne a signé pour 32 F-35 en 2020. Les Pays-Bas en ont commandé 37. La Belgique, 34. L’Allemagne a choisi 20 F-35 pour assurer sa mission nucléaire partagée au sein de l’OTAN. Depuis 2014, Paris défend à Bruxelles le principe d’autonomie stratégique européenne. Aucun de ces quatre pays n’en a déduit qu’il fallait acheter un avion de combat français.
Ce paradoxe pèse sur Dassault d’une façon qui n’est pas seulement commerciale : il prive l’avionneur de la base domestique européenne qui lui permettrait de justifier une montée en cadence plus rapide. Ce qui nous ramène à la question de savoir si Dassault est aujourd’hui en mesure de livrer ce que le monde lui commande.
Dassault face au défi de sa propre réussite
En 2025, Dassault Aviation a enregistré un chiffre d’affaires ajusté de 7,4 milliards d’euros, en hausse de 19 % par rapport à 2024 (6,2 milliards d’euros), pour un résultat net ajusté de 1 061 millions d’euros. Le carnet de commandes total atteint 46,6 milliards d’euros, dont 220 Rafale en attente de livraison — 175 à l’export, 45 pour la France — et 73 avions d’affaires Falcon. Vingt-six Rafale ont été livrés en 2025, un record pour le programme, contre un objectif initial de 25.
La cadence de production actuelle est de deux appareils par mois. Elle devra doubler. Éric Trappier a mis en garde les sénateurs en juillet 2025 : « Un avion, ça se fabrique en 3 ans et demi. Si on nous demande de livrer des avions supplémentaires demain, ça va être extrêmement difficile. » L’objectif est de porter la production à quatre appareils par mois d’ici 2028-2030.
Le Rafale vendu aujourd’hui n’est pas celui de 2015. Le standard F5 — c’est-à-dire la prochaine version de l’appareil, dont les spécifications évoluent au fil des décennies comme les éditions successives d’un logiciel — a été officiellement lancé en octobre 2024, quand la Direction générale de l’armement a notifié les premières commandes aux industriels. Cette version intègre un nouveau radar à antenne active (technologie dite AESA, qui permet de détecter simultanément davantage de cibles à plus longue portée), un système de guerre électronique renforcé, et la capacité d’emport du futur missile nucléaire hypersonique ASN4G. Elle sera également capable d’opérer en coopération avec un drone de combat furtif dérivé du démonstrateur nEUROn. Le chef d’état-major de l’armée de l’air a qualifié ce standard de « nouvel avion, non pas une évolution ». Livraison attendue pour 2030-2035. Dassault le présente déjà à ses clients export.
Le programme SCAF — Système de Combat Aérien du Futur, mené avec l’Allemagne et l’Espagne pour concevoir le successeur du Rafale à l’horizon 2040-2045 — traverse des turbulences persistantes liées aux désaccords entre Dassault et Airbus sur la direction industrielle du projet. Tant que ce programme avance lentement, aucun concurrent européen souverain ne sera disponible sur le marché export avant 2040 au plus tôt. Dassault a donc le champ libre : pour l’avionneur, c’est à la fois une contrainte industrielle et une fenêtre commerciale que les commandes de 2025 et 2026 ont déjà commencé à remplir.



L’illustration est celle d’un F35 américain.
Hum… La photo d’illustration. Ce ne sont pas des Rafale mais des F22.
Bonjour,
Publier une photo de F22 américains en mettant en dessous qu’il s’agit de rafales est osé vous ne croyez pas ?