Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Un avion de taille moyenne capable de voler dix heures sans escale, d’ouvrir des liaisons transatlantiques directes là où les compagnies devaient jusqu’ici passer par un grand aéroport de correspondance et de le faire à un coût inférieur à celui des long-courriers traditionnels. Plus de 500 commandes fermes en carnet, des opérateurs sur quatre continents, des livraisons qui s’accélèrent. Face à cela, Boeing ne dispose d’aucun appareil concurrent opérationnel sur ce segment et aucun programme officiel pour en développer un.
A LIRE AUSSI
L’A320neo, l’avion à succès qui fragilise Airbus
Des routes que personne n’imaginait rentables
Le 30 octobre 2024, Iberia réceptionnait à Hambourg le tout premier A321XLR livré dans le monde. L’appareil appartient à la catégorie des monocouloirs, des avions à un seul couloir central, comme ceux qu’on prend pour aller de Paris à Rome, conçus pour le moyen-courrier. Ce que l’A321XLR change, c’est qu’il vole désormais aussi loin que les gros-porteurs à deux couloirs, les Airbus A350 ou Boeing 787, utilisés sur les grandes liaisons intercontinentales, mais pour un coût d’exploitation bien inférieur. Six jours après sa livraison, Iberia inaugurait ses premiers vols commerciaux, Madrid-Paris Charles-de-Gaulle et Madrid-Londres, avant de lancer le 14 novembre 2024 la première liaison transatlantique de l’appareil vers Boston. En quelques semaines, la compagnie espagnole étendait son réseau XLR vers Washington DC, Porto Rico, puis Recife en décembre 2025 et Fortaleza en janvier 2026, remplaçant sur ces routes ses Airbus A330.
A LIRE AUSSI
Airbus renonce à lancer son nouvel avion cet été
Aer Lingus a ouvert depuis Dublin des vols vers Indianapolis, Nashville, puis Raleigh-Durham en Caroline du Nord en avril 2026, à raison de cinq fréquences hebdomadaires. Aegean Airlines, compagnie grecque jusqu’alors cantonnée au moyen-courrier, a récupéré deux appareils initialement destinés à JetBlue, livrés en décembre 2025 et janvier 2026 via un preneur de crédit-bail, pour lancer ses premières liaisons long-courriers vers New Delhi en mars 2026, puis Mumbai en mai 2026. Qantas a commandé vingt XLR supplémentaires, portant son carnet à 48 appareils et devenant le premier opérateur de la région Asie-Pacifique. Saudia prévoit dès septembre 2026 un vol quotidien entre Djeddah et Paris Charles-de-Gaulle. Air India a converti quinze commandes d’A321neo en XLR en janvier 2026, pour des livraisons entre 2029 et 2030. Air Canada a réceptionné son premier appareil le 24 avril 2026 à Hambourg, avec une première route commerciale prévue entre Montréal et Palma de Majorque, avant des ouvertures vers Toulouse et Édimbourg.
Iberia, Aer Lingus, Aegean, Qantas, Air Canada : aucune de ces compagnies ne pratique le même modèle commercial. Toutes ont choisi un monocouloir là où elles déployaient jusqu’ici des gros-porteurs.
8 700 kilomètres dans un fuselage de moyen-courrier
L’A321XLR atteint 8 700 kilomètres de rayon d’action, soit la distance Paris-New York, parcourue en dix à onze heures sans escale.
Cette capacité repose sur une décision d’ingénierie précise : l’intégration permanente d’un réservoir de carburant supplémentaire dans le ventre de l’avion, d’une capacité de 12 900 litres. Contrairement aux réservoirs auxiliaires amovibles utilisés sur d’autres appareils, ce réservoir libère de l’espace en soute, permettant d’y loger du fret supplémentaire. Airbus a dû procéder à des ajustements lors du processus de certification, qui ont légèrement réduit l’autonomie officiellement affichée. Les ingénieurs d’Airbus indiquent la récupérer progressivement à mesure que l’appareil accumule les heures de vol. L’Agence européenne de la sécurité aérienne a certifié l’appareil le 19 juillet 2024, la FAA américaine le 2 octobre 2024.
La réduction de consommation de carburant par siège avoisine 30 % par rapport aux avions d’ancienne génération. Les compagnies peuvent dégager une rentabilité sans voler à pleine capacité, ce qui autorise des tarifs plus compétitifs sur des routes où la demande ne justifierait pas un gros-porteur. Le prix catalogue est estimé entre 75 et 100 millions d’euros, accessible pour des compagnies de taille moyenne. La cabine mesure 3,7 mètres de large, permettant des sièges économiques de 18 pouces et de véritables couchettes en classe affaires. Iberia a retenu 206 sièges en deux cabines pour ses vols commerciaux, sur un maximum de 244 en configuration tout-économique.
Ce que cela change pour les compagnies aériennes : des itinéraires transatlantiques ou moyen-orientaux où la demande existe mais reste insuffisante pour remplir un gros-porteur deviennent opérables directement, sans passer par un grand hub de correspondance comme Londres, Dubaï ou Amsterdam et leurs taxes aéroportuaires.
Le 737 MAX 10, trop court pour combler le vide
Boeing ne dispose d’aucun appareil capable de répondre directement à l’A321XLR aujourd’hui. Le 737 MAX 10, concurrent théorique le plus proche, peut voler environ 6 650 kilomètres, contre 8 700 pour le XLR, soit un écart de 42 %. Il ne peut ni atteindre l’Europe ni l’Asie depuis les États-Unis en vol direct. Sa capacité est de 230 passagers en configuration tout-économique, contre 244 pour l’XLR. Il n’a toujours pas reçu sa certification de la FAA.
Fin mai 2026, Kelly Ortberg, PDG de Boeing, a déclaré que le constructeur était dans « la phase finale » du processus de certification, avec environ 80 % des essais en vol effectués, visant un aboutissement « en fin d’année » 2026. Michael O’Leary, directeur général de Ryanair et plus gros client du 737 MAX, anticipe une certification au troisième trimestre 2026 et des premières livraisons au premier trimestre 2027. United Airlines n’attend pas ses MAX 10 avant 2027 ou 2028.
Le Boeing 757, avion plus ancien qui aurait pu occuper une partie de ce segment, a vu sa production arrêtée en 2004, sans relance envisagée. Boeing a acté l’arrêt de production du 767-300F cargo pour 2027. Le seul programme qui aurait permis à Boeing de répondre frontalement à l’XLR était le développement d’un avion entièrement nouveau de taille moyenne, surnommé en interne le « Middle of the Market ». Boeing l’a officiellement abandonné en 2021, sous l’effet combiné de la pandémie et des crises successives du 737 MAX. Aucun programme de remplacement n’a été lancé depuis. Selon les estimations usuelles du secteur, développer et certifier un tel appareil prendrait au minimum une décennie.
Boeing vend ses actifs pour équilibrer ses comptes
Boeing a publié en 2024 une perte nette de 11,83 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 66,5 milliards, en recul de 14 %. Depuis 2019, le constructeur américain a perdu plus de 35 milliards de dollars, sous l’effet des crises du 737 MAX, de la pandémie, de dépassements de coûts sur ses programmes militaires et d’une grève qui a conduit à la suppression de 17 000 emplois en 2024.
Pour l’exercice 2025, Boeing a annoncé un bénéfice net de 2,235 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 89,46 milliards, en hausse de 34 %, son premier résultat positif depuis 2018. Ce chiffre doit être lu avec précision : une part déterminante de ce retour aux bénéfices provient de la vente de sa division de logiciels et de navigation aérienne, des outils utilisés par les pilotes et les compagnies pour la gestion des vols, au fonds d’investissement américain Thoma Bravo pour 10,55 milliards de dollars, transaction finalisée le 3 novembre 2025. Sans cette cession, le retour aux bénéfices n’aurait pas eu lieu.
Le redressement opérationnel existe. Boeing a livré 600 appareils en 2025, son meilleur exercice depuis 2018. Les chaînes de production reprennent de la cadence sous la direction de Kelly Ortberg, arrivé en août 2024. Le carnet de commandes du groupe atteint 695 milliards de dollars pour plus de 6 100 appareils. Lancer un programme entièrement nouveau supposerait pourtant un effort financier que Boeing ne peut pas assumer dans les prochaines années sans compromettre ce redressement : les 10,55 milliards tirés de la cession ont servi à combler des pertes passées, pas à financer une riposte industrielle.
Wizz Air, ou la limite du modèle
En novembre 2025, Wizz Air a converti 36 de ses 47 commandes d’A321XLR en A321neo standards, la version moyen-courrier de l’appareil, ne conservant que 11 XLR dans son carnet. Ce recul a suivi la fermeture, en septembre 2025, de Wizz Air Abu Dhabi, qui emportait dans sa chute le projet de hub long-courrier low-cost que la compagnie hongroise avait construit autour de l’XLR.
À Routes Europe 2026, le directeur commercial de Wizz Air a formulé un diagnostic sans détour : l’A321XLR est un « superior aircraft for the right operator ». Le modèle ultra-low-cost, fondé sur la compression maximale des coûts et une rotation rapide des appareils, n’est pas compatible avec les exigences d’un long-courrier : équipages formés sur de nouvelles destinations, obtention de droits d’atterrissage dans des pays tiers, configuration cabine plus complexe avec deux classes de service. Iberia, Aer Lingus, Air Canada, Aegean : les compagnies qui font fonctionner l’XLR pratiquent toutes des modèles réseau ou hybrides, avec des recettes par siège suffisantes pour couvrir ces coûts supplémentaires.
Lorsque JetBlue a repoussé ses propres livraisons, ses deux appareils ont été rachetés en quelques semaines via un preneur de crédit-bail et attribués à Aegean. À fin mars 2026, le carnet global de la famille A320neo dépasse les 7 000 appareils, dont plus de 500 commandes fermes pour le seul XLR. Sur le marché de l’occasion, les investisseurs se disputent les créneaux de livraison disponibles.
Hambourg, Toulouse et la contrainte industrielle
La production de l’A321XLR repose sur deux sites. La ligne principale est à Hambourg, où Airbus a inauguré en avril 2026 un nouvel hangar à haute automatisation, avec un objectif fixé à 75 appareils de la famille A320 par mois. La seconde chaîne a été installée à Toulouse, sur l’ancien site de production de l’A380 : le premier XLR produit sur ce site est sorti en juillet 2025.
Des tensions d’approvisionnement chez les sous-traitants pèsent sur les cadences, un problème qui affecte l’ensemble de la famille A320neo. La motorisation a ajouté une difficulté calendaire : l’A321XLR peut être équipé de deux types de moteurs, selon le choix de chaque compagnie. La version équipée des moteurs Pratt & Whitney a pris du retard à la certification, obtenue en Europe seulement le 21 février 2025, retardant les premières livraisons pour les clients ayant opté pour ce motoriste. La version équipée des moteurs CFM, qu’Iberia a retenue, a bénéficié d’un calendrier plus fluide.
Ces frictions n’ont ni ralenti les commandes ni ébranlé la confiance des investisseurs. Entre un carnet de 500 commandes et 500 appareils livrés, Airbus a encore plusieurs années de montée en cadence industrielle à réussir.


