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En neuf ans, le programme censé produire l’avion de combat européen de référence pour 2040 n’a rien produit et son acte de décès vient d’être officialisé. Derrière son effondrement, plusieurs candidats se disputent une succession qui engage quarante ans de puissance militaire. Le Royaume-Uni court contre une échéance de financement qui se referme dans les prochains jours. La France avance seule.
Le Rafale français a effectué son premier vol en 1986. L’Eurofighter Typhoon en 1994. Ces deux chasseurs de combat, qui constituent l’ossature de la défense aérienne de la France, du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne, arrivent en fin de vie utile à l’horizon 2040 pour les appareils les plus anciens. C’est pour les remplacer qu’en 2017, Angela Merkel et Emmanuel Macron avaient lancé le SCAF, Système de Combat Aérien du Futur.
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Le 8 juin 2026, Macron et Friedrich Merz ont signé l’acte de décès de ce programme. Rejoint par l’Espagne au Bourget en 2019, le SCAF devait produire le chasseur européen de référence pour 2040. Il aura coûté neuf ans de négociations, une phase de développement contractualisée à 3,2 milliards d’euros en décembre 2022 et aucun démonstrateur.
La première fracture est industrielle : Dassault revendiquait 38 % de la charge de travail sur le nouvel avion, Airbus 62 %. La deuxième est technologique : Dassault a refusé de partager les savoir-faire accumulés en soixante-quinze ans de conception aéronautique souveraine. La troisième n’avait pas de solution. La France exigeait une version navale pour son futur porte-avions et la capacité d’emporter l’ASN4G, un missile hypersonique nucléaire en développement pour la décennie 2030. L’Allemagne n’avait aucun intérêt à financer ces contraintes. Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, avait officiellement déclaré les négociations rompues le 22 avril 2026, six semaines avant la confirmation politique.
Les deux dirigeants ont préservé les volets drones et réseau numérique de combat, qui seront poursuivis hors du cadre du programme principal.
Le 11 juin, à l’ILA Berlin, Airbus Defence and Space présentait au ministre allemand de la Défense Boris Pistorius l’initiative Team Gen 6. Huit industriels, aucun contrat, aucun prototype prévu à date fixe.
Des avions conçus pour la Guerre froide
Tous deux conçus pour des adversaires, des radars et des théâtres militaires des années 1980-1990, le Rafale et l’Eurofighter appartiennent à ce que les spécialistes appellent la « génération 4,5 », une classification qui désigne les chasseurs de la fin du XXe siècle, plus performants que leurs prédécesseurs de la Guerre froide mais dépourvus des capacités furtives des appareils américains de cinquième génération comme le F-35.
Le rapport du Sénat français de 2020 sur le SCAF fixe la fin de service des premières tranches à l’horizon 2040. Pour les versions les plus récentes, Rafale F4 et F5, Eurofighter Tranche 4 et 5, ces tranches désignant des lots de production embarquant des standards techniques successivement plus évolués, la durée de vie peut s’étendre jusqu’à 2060.
À l’horizon 2030-2040, la Russie et la Chine déploieront des systèmes de déni d’accès d’une autre nature : réseaux de missiles sol-air S-400 et S-500 en configuration opérationnelle complète, chasseurs furtifs Su-57 et J-20, radars à agilité de fréquence capables de traquer des cibles à faible signature. La furtivité, la capacité d’un avion à réduire sa détectabilité sur les radars adverses, est devenue le critère discriminant de la supériorité aérienne. Le Rafale n’en dispose pas au sens plein : son système de guerre électronique SPECTRA n’a pas été dimensionné pour contrer les radars actifs à très courtes impulsions que Moscou et Pékin sont désormais capables de déployer. L’appareil ne dispose pas non plus de capacité autonome de destruction des défenses ennemies, deux limites documentées dans les débats parlementaires français.
L’Eurofighter est plus exposé encore. Son architecture, aile delta, empennages canards, armement suspendu sous les ailes, génère une signature radar, c’est-à-dire une surface réfléchissante détectable, à plus de 150 kilomètres dans un espace aérien saturé de radars multifréquences. Modifier ce paramètre nécessiterait un redesign complet de la cellule.
Environ 150 Rafale sont en service dans les forces françaises, 109 dans l’Armée de l’air et de l’Espace, 41 dans la Marine nationale. Une analyse de Raids Aviation de mai 2026 révèle que ces appareils volent 15 % au-delà de leurs limites d’utilisation pour tenir les engagements opérationnels. Plus de 550 Eurofighter devront être progressivement remplacés dans les quatre nations fondatrices entre 2035 et 2060.
Dassault fait seul ce que le SCAF devait faire à plusieurs
Le 8 octobre 2024, à Saint-Dizier, la Direction générale de l’armement (DGA) a officiellement lancé le standard Rafale F5. Livraison prévue : 2030. Ce standard n’est pas un nouvel avion : c’est une évolution profonde du Rafale existant, qui le rapproche fonctionnellement des chasseurs de cinquième génération sans atteindre leur niveau de furtivité native.
Le radar RBE2 XG, fondé sur la technologie au nitrure de gallium (GaN), augmente la portée de détection de 50 à 70 % et renforce la résistance au brouillage, incluant des capacités de destruction des défenses adverses contre des cibles furtives. L’optronique frontale, rebaptisée « Silent Killer », permet d’engager une cible à plus de 100 kilomètres sans activer le radar, réduisant ainsi la détectabilité du Rafale pendant l’attaque. Le système SPECTRA passe à une architecture entièrement numérique, avec intelligence artificielle embarquée et une capacité nouvelle de guerre électronique offensive. Safran a présenté au Bourget en juin 2025 le moteur M88 T-REX, qui porte la poussée en postcombustion à 9 tonnes, soit 20 % de plus que le moteur actuel. Des réservoirs conformes de 1 150 litres chacun portent la capacité carburant totale à environ 6 tonnes.
Aucune de ces avancées ne modifie la nature du Rafale autant que le drone de combat furtif que le F5 sera capable de piloter à distance. Dérivé du démonstrateur nEUROn, un prototype d’avion sans pilote que Dassault a fait voler à partir de 2012, cet appareil pèse environ 10 tonnes, est motorisé par un M88, embarque une soute d’armement interne et une intelligence artificielle avancée. Premier vol visé avant 2033. Ce tandem Rafale F5 plus drone furtif constitue, fonctionnellement, ce que le SCAF devait produire dans son volet aérien.
Au-delà de 2040, Dassault envisage un appareil entièrement nouveau : le New Generation Fighter (NGF) national. À la différence du F5, il ne s’agit pas d’une évolution du Rafale mais d’un avion conçu de zéro, avec furtivité native, soute d’armement interne, entrées d’air masquées, motorisation bimoteur plus puissante, version embarquée pour le futur porte-avions français et intégration native d’une flotte de drones ailiers. Éric Trappier a déclaré publiquement un coût de développement « inférieur à 50 milliards d’euros » pour un programme conduit en souveraineté. Des analystes industriels estiment la facture plus proche de 60 milliards d’euros, une fois intégrés les coûts d’intégration système et de qualification. Le gouvernement n’a pas encore arrêté de décision de financement.
Londres a jusqu’au 7 juillet
Le 1er avril 2026, la joint-venture Edgewing, détenue à parts égales par le britannique BAE Systems, l’italien Leonardo et la Japan Aircraft Industrial Enhancement Company, a reçu un premier contrat de 686 millions de livres sterling pour le programme GCAP, Global Combat Air Programme. Cet accord expire le 30 juin 2026. Sans contrat pluriannuel signé dans les prochains jours, plus de 4 000 ingénieurs chez BAE Systems, Rolls-Royce et Leonardo risquent d’être redéployés vers d’autres programmes.
Lancé en 2022 par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon pour remplacer l’Eurofighter dans leurs flottes respectives, le GCAP vise une furtivité adaptative au moins équivalente au F-35 américain, contre une détectabilité à plus de 150 kilomètres pour l’Eurofighter actuel. La vitesse maximale est estimée entre Mach 2,5 et 3. La charge utile en configuration interne furtive atteindrait environ 4 500 kilogrammes. L’appareil intégrerait des armes à énergie dirigée, des lasers de combat, et le contrôle de drones ailiers, avec une option d’opération sans pilote. Sa masse totale est évaluée entre 20 et 37 tonnes selon les options de furtivité retenues. Un démonstrateur volant est prévu pour 2027, une entrée en service pour 2035.
Le 18 mai 2026, le Financial Times révélait que Londres prépare une injection d’environ 6 milliards de livres sterling pour sécuriser un engagement pluriannuel. Le 4 juin 2026, le ministre britannique de la Défense John Healey a déclaré que le Defence Investment Plan serait publié avant le sommet de l’OTAN du 7 juillet 2026. Selon Defense News, le Treasury britannique s’apprêterait à prendre le contrôle direct de la gestion budgétaire du GCAP, un programme dont le coût total est désormais évalué à plus de 12 milliards de livres sterling pour la seule part britannique.
En février 2026, le Parlement italien a approuvé 9 milliards d’euros pour le programme, le triple des estimations initiales de 6 milliards. Rome opère 95 Eurofighter et prévoit que le GCAP en prenne la succession à partir de 2035, aux côtés des F-35, pendant une décennie de coexistence des flottes.
Depuis l’abandon du SCAF, l’Italie a déclaré l’Allemagne « bienvenue » dans le GCAP, tout en avertissant qu’un nouveau partenaire pourrait retarder les livraisons. La Pologne a engagé des discussions préliminaires. L’Australie constitue un partenaire potentiel dans l’Indo-Pacifique, ce qui élargirait la base de commandes et réduirait le coût unitaire. La position de Tokyo sur ces élargissements n’est pas encore publique.
Team Gen 6 : huit industriels, zéro contrat
Airbus Defence and Space, MBDA, Hensoldt, MTU Aero Engines, Diehl Defence, Rohde & Schwarz, Liebherr Aerospace, Autoflug : le consortium a présenté le 11 juin 2026 à Berlin l’initiative Team Gen 6, trois jours après la mort officielle du SCAF. L’Espagne a rejoint le groupe dès la présentation publique.
Le concept mis en avant est celui d’un « Command-Fighter » habité ou optionnellement sans pilote, intégré dans un système comprenant des drones et un réseau numérique de combat avec intelligence artificielle distribuée. Furtivité et faible observabilité sont annoncées. Aucun démonstrateur n’est prévu à une date précise, les industriels évoquent un premier prototype entre 2035 et 2040.
Aucun contrat n’a été signé. Aucun financement public n’a été engagé. La décision du gouvernement allemand est attendue au second semestre 2026. Saab serait en discussions parallèles pour rejoindre le consortium ou proposer une option alternative. Selon plusieurs sources industrielles, Team Gen 6 vise d’abord à peser dans une future architecture européenne, entrée dans le GCAP ou programme alternatif, plutôt qu’à constituer un programme autonome abouti. Forcer une entrée dans le GCAP à des conditions acceptables pour Berlin, ou disposer d’un point de repli si cette négociation échoue : les deux lectures coexistent dans les cercles industriels.
L’Eurofighter qui vole encore en 2060
Airbus et BAE Systems ont confirmé que l’Eurofighter Typhoon pourrait rester en service jusqu’en 2060. Cette durée de vie concerne les appareils des commandes les plus récentes, dont les standards techniques sont significativement plus avancés que ceux livrés au début des années 2000. Elle repose sur le programme de modernisation Phase 3 Enhancement (P3E), dont le contrat a été signé en 2015 : radar AESA à balayage électronique actif, missiles Meteor longue portée et Brimstone 2 antichar, améliorations de la guerre électronique, augmentation de la masse maximale au décollage.
Les commandes récentes ancrent cette perspective. L’Italie a commandé 24 appareils Tranche 4 en décembre 2024. L’Espagne a signé pour 25 Halcón II dans le cadre de la même tranche. L’Allemagne a passé commande de 20 Eurofighter Tranche 5 en octobre 2025, avec des livraisons de 2031 à 2034.
Ce sont les appareils des premières livraisons, ceux livrés entre 2003 et 2010, qui arrivent en fin de vie dès 2035. Le Royaume-Uni est sous pression dès cette date : ses appareils des Tranche 2 et 3 arrivent en fin de vie, et ceux de la Tranche 1 ont déjà été retirés. C’est la seule nation pour laquelle le GCAP constitue une nécessité opérationnelle sans alternative crédible à court terme. Pour l’Allemagne et l’Espagne, dont les Eurofighter Tranche 5 ne seront pas en fin de vie avant 2060, la pression est d’une autre nature, ce qui explique pourquoi Berlin peut présenter Team Gen 6 sans calendrier ni budget contraignants.
Washington et Pékin ont déjà pris de l’avance
Le 21 mars 2025, le Pentagone a attribué à Boeing un contrat de développement et de production de plus de 20 milliards de dollars pour le F-47, le chasseur de sixième génération de l’US Air Force. Le prix unitaire est estimé entre 200 et 300 millions de dollars, soit trois à quatre fois le coût d’un F-35A. La marine américaine conduit en parallèle le programme F/A-XX, destiné à remplacer le F/A-18 Super Hornet, l’actuel chasseur embarqué, sur les porte-avions de classe Gerald Ford.
Fin 2024, Pékin a présenté publiquement deux démonstrateurs distincts : le J-36, développé par Chengdu, et le J-50, par Shenyang. Deux lignes de développement parallèles dans la sixième génération, pas une.
Ces appareils américains et chinois partagent des capacités que tous les programmes européens cherchent à atteindre. Un radar à nitrure de gallium détecte un avion ennemi 50 à 70 % plus loin qu’un radar conventionnel, et peut simultanément brouiller les systèmes adverses. Une intelligence artificielle embarquée traite en temps réel les données de dizaines de capteurs différents, ce qu’un pilote seul ne peut pas faire, et pilote des drones ailiers en mission de destruction des défenses ennemies. Un réseau de combat numérique connecte l’avion en temps réel à d’autres chasseurs, des satellites, des frégates et des forces au sol, partageant une image tactique commune. Une guerre électronique dite « cognitive » identifie et neutralise des radars inconnus par apprentissage automatique, sans intervention humaine. Ces technologies définissent la sixième génération, et elles sont déjà sous contrat à Washington.
Les nations européennes qui ne disposent pas d’un programme abouti à l’horizon 2040 se retrouveront dans la position d’acheter leurs avions de combat aux États-Unis pour les quarante années suivantes, abandonnant toute capacité souveraine de concevoir, produire et modifier leurs propres systèmes d’armes dans un secteur qui conditionne directement leur autonomie militaire.


